Gabriel Marc vient de nous quitter, ce 20 octobre, avant
même d’avoir atteint son quatre-vingtième anniversaire, le 1er
janvier prochain.
Le 13 mars dernier, nous étions quatre ou cinq autour
de lui, dont Jean Rigal, chez Gérard Bessière, près de Cahors, pour rédiger la
brochure « A l’écoute de la parole » que nous avons publié le mois
suivant. Après le déjeuner, nous l’avons vu s’effondrer à terre dans le jardin et,
le souffle court, ne plus pouvoir se relever. Simone, son épouse, l’a
immédiatement remmené chez eux, près de Sarlat.
Je ne l’ai pas revu. Comme beaucoup de ses amis
proches, j’ai choisi de ne pas lui rendre visite, et nous avons correspondu par
téléphone et par internet. Je ne raconterai pas les multiples épreuves de
Gabriel au cours des sept derniers mois, ses nombreux examens et ses multiples
hospitalisations dans plusieurs établissements, ses souffrances dues à une
polypathologie complexe.
Je ne raconterai pas non plus sa carrière
d’administrateur de l’INSEE très tôt orientée vers l’Outre-Mer, son rôle dans
la représentation française au Conseil économique et social des Nations Unies.
D’autres reparleront de son cursus militant à la présidence de l’Action
catholique des milieux indépendants (1971-1977), puis à celle du Comité
Catholique contre la faim et pour le développement (1982-1988) et des
Commissions Justice et Paix d’Europe. C’est à travers ces expériences qu’il
avait, sans rien renier de la rigueur intellectuelle de l’économiste, été
convaincu que, seule, la solidarité – qu’en tant que chrétien il appelait
l’Amour - pouvait humaniser une inévitable mondialisation.
De nombreux lecteurs de La Croix et de Témoignage
chrétien gardent le souvenir des dizaines d’articles qu’il a publié au cours
des dernières décennies. Il a donné jusqu’à ces derniers temps un grand nombre
de conférences, dont beaucoup mériteraient d’être rassemblées dans un recueil.
Je voudrais seulement ici témoigner de la foi de
Gabriel Marc, comme d’autres le feront sans doute aussi en d’autres temps et en
d’autres lieux. Depuis 1980, nous avons été quatorze à constituer autour de lui
ce que l’on peut appeler une communauté de base. Nous sommes encore huit
aujourd’hui, survivants des 221 réunions d’un ou deux jours qui nous ont rassemblés
depuis plus de trente ans.
Dans le livre qu’il a écrit en 2000 [1], mais
qu’il n’aimait guère faute d’avoir pu s’y exprimer comme il l’eut désiré,
Gabriel nous livrait quelques clés de son espérance. Sa formation de
statisticien l’avait aidé à passer d’une représentation du monde, en segments
linéaires selon la logique de la mécanique, à une nouvelle logique de la
complexité selon une approche systémique. Une logique qui nous montre « que le monde est déchiffrable, que l’on peut
s’orienter en son sein, et participer à son devenir. Chacun de nous est une
cellule indispensable à la vie du corps social (ou ecclésial) comme chaque
cellule est indispensable à la vie du corps humain » [2]. C’est
sur cette base qu’il avait pu enrichir sa compréhension et sa « contemplation du mystère de Dieu, dont Jésus
nous a permis l’approche ». Le Dieu
Trinité peut être compris comme un système où
« le Père se donne éternellement au fils, hormis le fait d’être Père, le
Fils se donne éternellement au Père, hormis le fait d’être Fils, et ce don
mutuel inépuisable, c’est l’Esprit ». La foi de Gabriel Marc a été avant tout une foi trinitaire, œuvrant à
déchiffrer cette immense histoire du monde et de l’humanité qui, selon Joseph
Moingt [3] « est non moins celle de Dieu, de Dieu faisant
histoire avec les hommes par un lien au Christ dans l’Esprit ».
Comment s’étonner, dès lors, de son attente lucide,
humble et paisible, de la mort. Dès 2000, il écrivait « Il me semble que ce moment de la mort,
crucial pour moi seul à ce moment-là, ne surgira pas n’importe comment, mais à
un point de maturité, indépassable, où je ne serai plus utile ici-bas ». Il a pleinement conservé jusqu’au bout sa lucidité et
son humour.
Son attachement à l’Eglise et la grande connaissance
qu’il en avait acquise l’ont poussé à désirer la voir renouveler un
aggiornamento radical. Mais, réaliste, il avait compris qu’il n’en serait pas
témoin. Il avait acquis la conviction que seule, une action des laïcs pourrait,
à la base, en être l’instrument : « Il
y a donc nécessité d’imaginer dès maintenant et d’expérimenter sans tarder un
nouveau tissu ecclésial pour notre temps. Selon moi, il repose sur de petites
unités ecclésiales à taille humaine de nature communautaire » [4].
N’est-ce pas, après Yves Congar il y a longtemps, et bien d’autres aujourd’hui,
ce que vient de nous rappeler Joseph Moingt : « Quand
on aura renoncé à ces vains espoirs, il paraîtra évident que le changement ne
pourra venir que d’en bas, et quand des laïcs chrétiens l’auront amorcé, poussés
par le souffle de l’Esprit, l’ensemble de l’Eglise saura y reconnaître son
salut » [5].
Une
dernière et modeste consolation de Gabriel aura peut-être été d’apprendre que
le Conseil permanent de l’Episcopat m’avait demandé d’envoyer notre brochure
« A l’écoute de la parole » aux sept évêques français appelés à
siéger à Rome au Synode sur la Nouvelle évangélisation.
Nunc dimittis servum tuum, Domine
… Et maintenant, Seigneur, laisse reposer ton serviteur … [6].
Michel
Bloch-Lemoine
20
octobre 2012
[1] Gabriel Marc – Il faut aimer
l’Eglise, nom de Dieu – Editions de l’Atelier, Paris, 2000.
[2] Op. cit., p. 143.
[3] Joseph Moingt – Dieu qui vient à
l’homme, de l’apparition à la naissance de Dieu – Cerf, 2005.
[4] Gabriel Marc – Promouvoir des
communautés, in A l’écoute de la Parole, 2000 catholiques élèvent la voix,
CELEM, Avril 2012, pp. 41-42.
[5] Joseph
Moingt – Faire bouger l’Eglise catholique – Desclée de Brouwer, Paris, 2012, 192 pages.
[6] Luc, 2, 29-32.