Mesdames
et Messieurs, Frères et Sœurs,
Les
lectures liturgiques de ce jour nous invitent à poursuivre la réflexion qui
occupe notre pays depuis quelques semaines, je veux parler, vous l’avez
compris, de la transformation législative du mariage. En entendant ce passage
de l’épître de Paul aux Éphésiens peut-être l’idée vous est-elle venue que
cette conception des relations entre les époux est très datée et ne correspond
plus aux mentalités d’aujourd’hui. En tout cas, elle expliquerait le décalage
entre les affirmations chrétiennes sur le mariage et ce qui nous est présenté
comme l’aspiration commune de la majorité de nos concitoyens.
Il
me semble que nous devons essayer de mieux comprendre le message de saint Paul
et surtout prendre conscience du fait que ce message ne reflétait ni les
conceptions courantes de la société romaine, ou de la société grecque, sur le
mariage, ni les mœurs communément pratiquées alors. Le message de Paul n’est
pas le produit de son environnement culturel, au contraire. Ce qui est
révolutionnaire dans l’approche paulinienne du mariage, ce n’est pas ce qui
nous heurte spontanément aujourd’hui, c’est-à-dire l’appel à la soumission de
la femme à son mari. Ce qui est révolutionnaire c’est l’appel adressé à tous de
se soumettre les uns aux autres : « par respect pour le Christ soyez
soumis les uns aux autres ». Et le modèle de cette soumission mutuelle,
c’est la relation du Christ à son Église : « Il l’a aimée et s’est
livré pour elle. »
Si
nous essayons de mieux comprendre ce que Paul nous dit, nous pouvons
reconnaître que la relation entre le sexe masculin et le sexe féminin peut
devenir une relation d’aliénation de l’un à l’autre. Ce qui est proposé comme
un chemin de complémentarité peut devenir un chemin de domination. Comme toute
relation humaine, la relation conjugale peut aboutir au contraire de ce qu’elle
promet et de ce que l’on y recherche : l’épanouissement mutuel par la
richesse de l’amour partagé. Pour Paul, c’est le don que Jésus fait de sa vie
pour son Église qui nous permet de surmonter ce risque des relations de
puissance en vivant dans le respect et la soumission mutuels. Il est très
probable que, dans cet appel à la soumission mutuelle, les hommes avaient plus
à se convertir que les femmes. Pour être honnêtes, nous pourrions dire
qu’aujourd’hui encore les hommes ont plus à se convertir que les femmes.
Certains
de nos concitoyens contestent aux chrétiens le droit d’exprimer leur conception
du mariage et les soupçonnent de vouloir l’imposer à toute la société. Mais
quand on y regarde de plus près, on ne peut pas éliminer d’un revers de main
les drames que connaissent beaucoup de conjoints pour qui le mariage n’est plus
un chemin de construction et d’épanouissement, mais un carcan qu’ils ne peuvent
plus supporter. Oui, le risque de subir la domination de l’autre n’est pas une
invention de l’Église pour assurer son pouvoir, c’est la triste et douloureuse
expérience que font beaucoup de nos contemporains. Notre foi chrétienne et
notre Église proposent un chemin pour éviter ces drames ou pour essayer de les
surmonter. Nul n’est obligé de choisir ce chemin, mais nous avons le droit de
le proposer et d’y inviter ceux et celles qui cherchent des moyens de réussir
leur union et d’assumer leur mission de parents.
D’ailleurs,
dans le débat qui secoue notre société, bien que l’on nous eût dit qu’il était
superflu puisque tout le monde était supposé d’accord, il est assez facile de
comprendre qui est en train d’imposer une conception particulière du mariage à
la société. Ce n’est pas nous qui entreprenons de substituer au mariage un
autre modèle qui empêchera les enfants d’identifier dans leur famille la
dualité sexuelle d’un père et d’une mère constitutive de l’humanité. Ce n’est
pas nous qui donnons prise à la revendication illégitime d’un « droit à
l’enfant ». Ce n’est pas nous qui faisons la promotion d’une réforme de
civilisation sans permettre à ceux qui en subiront les conséquences de pouvoir y
réfléchir et de donner leur avis. Quant à nous, conscients d’avoir reçu un
message de libération et de croissance pour tous les hommes, nous nous
efforçons de le faire connaître et nous le proposons à tous ceux que la passion
n’aveugle pas et qui continuent à vouloir réfléchir pour mener une vie juste et
bonne.
La
mission des législateurs est toujours importante et leur responsabilité doit
être reconnue et estimée. Mais, dans la vie d’un pays, il est des sujets qui
engagent la vie personnelle des citoyens et qui ne dépendent pas simplement
d’une majorité électorale, même si elle était importante. Au printemps dernier,
les électeurs ont désigné le Président de la République et les députés pour
engager de nouvelles orientations politiques. Je ne pense pas que
l’organisation des mœurs conjugales et de la transmission de la filiation
fassent partie des éléments d’une alternance politique. Elle engage trop
profondément l’avenir de la société pour n’être qu’une conséquence automatique
d’une élection. C’est pourquoi dans les débats parlementaires qui vont très
probablement s’ouvrir sur le mariage ou sur la fin de la vie ou sur la révision
des lois de bioéthique, il serait choquant pour la démocratie que les
parlementaires ne disposent pas de leur liberté de vote. Leur responsabilité
personnelle en sera d’autant plus grande.
Face
à ces grands enjeux, c’est à la conscience personnelle du responsable politique
d’exercer ses choix avec liberté et courage. La liberté doit se gagner et se
défendre face aux lobbies qui saturent les espaces de communication. La liberté
doit résister au conformisme de la pensée « prête à porter » qui
évite de trop s’interroger. Elle suppose de ne pas s’en remettre à l’avis de
tel ou tel supposé spécialiste. Le courage est nécessaire quand il s’agit pour
le responsable politique de prendre ses distances par rapport à son entourage
idéologique ou à son parti et d’exposer son image publique. Au cours des
dernières semaines, plusieurs l’ont déjà manifesté. N’est-ce pas ce à quoi l’on
reconnaît les hommes et les femmes de conviction : leur capacité à se
prononcer en vérité devant leur conscience et devant les hommes ?
Dans
son évocation des relations entre époux, saint Paul annonce déjà la
contribution de l’Église catholique au long de l’histoire humaine :
s’adressant à toute l’humanité, l’Église offre à chaque génération de trouver
dans le couple unissant l’homme et la femme, l’expression indépassable de son
propre avenir. Les chrétiens rappellent que l’avenir de notre société, -la
naissance de ses futurs membres et leur éducation-, se trouve déjà contenu dans
le soin que nous portons tous ensemble aux relations des parents dans le
mariage. C’est la seule relation qui soit féconde, la seule source de vie et
donc d’avenir. La parole de l’Église peut être récusée ou marginalisée.
Fût-elle aussi imperceptible qu’une graine de moutarde ou du levain dans la
pâte, nous savons qu’au-delà des apparences la graine produit un arbre et le
levain fait lever la pâte. Si nous avons besoin de nous convaincre sur les
forces qui peuvent changer le monde, regardons les réalités modestes que vivent
nos concitoyens plutôt que les grandes démonstrations de puissance. « Si
vous avez de la foi gros comme un grain de sénevé, vous direz à cette
montagne : Déplace-toi d’ici à là, et elle se déplacera, et rien ne vous
sera impossible… » (Mt. 17, 20-21).
+ André cardinal Vingt-Trois