Tout d’abord, il est bon de distinguer ce qui n’est pas du fondamentalisme. Par exemple, le conservatisme religieux ou traditionalisme, qui s’inscrit comme une forme de résistance au changement et qui manifeste une prédilection pour les discours et les pratiques du passé, ne constitue pas nécessairement du fondamentalisme. À la fin du 19e siècle, la langue française a utilisé le terme « intégrisme » pour désigner un parti espagnol qui cherchait à soumettre l’État à l’Église catholique. Par la suite, il fut appliqué aux catholiques qui voulaient conserver un catholicisme intégral et s’objecter aux « affres » de la modernité, soit le libéralisme et le socialisme. À l’heure actuelle, c’est le terme intégristes qui désigne habituellement les personnes qui s’opposent aux conceptions libérales des rapports entre l’Église catholique et le monde adoptées lors du concile Vatican II. Nous constatons que le terme intégrisme s’est particulièrement développé dans le giron catholique.
En anglais, le terme « fondamentalisme » se réfère à une
mouvance du protestantisme américain qui, à compter du 20e siècle, pratique une
lecture littérale de la Bible et tire de cette lecture les paramètres pour son
agir moral. Les récits bibliques, pris au pied de la lettre, sont sensés
relater un ensemble d’événements historiques. À titre d’exemple, la création du
monde en une semaine.
Progressivement, le concept de fondamentalisme va prendre de
l’expansion et s’appliquer aux mouvements religieux qui ont pris forme au sein
de différentes traditions religieuses telles le christianisme, le judaïsme,
l’islam, l’hindouisme, etc. et qui ont en commun de refuser la séparation entre
le sacré et le profane, laquelle s’est imposée avec la modernité, et de vouloir
assurer un retour du religieux dans l’ensemble de la vie sociale, politique et
économique.
Quelques repères pour identifier des discours et des pratiques fondamentalistes
Dans les discours et les pratiques des fondamentalistes, on remarque cinq traits caractéristiques qui ont en quelque sorte des « airs de famille » avec le fondamentalisme, cinq caractéristiques idéologiques identifiées par le fameux Fondamentalism Project, cinq aspects particulièrement cruciaux de la vision du monde du fondamentalisme.
Pour les fondamentalistes, le monde va à sa perte. Le recul
de la religion dans nos sociétés modernes et la perte de son influence sur les
institutions sociales comme sur les individus entraînent notre déchéance. D’où
l’urgence de lutter pour contrer cette chute et remettre le religieux au cœur
de nos sociétés afin qu’il en redevienne le principe structurant. Car, il n’y a
qu’une seule vérité révélée par Dieu. Le pluralisme idéologique est
inacceptable et entraîne un relativisme maléfique. Notre unique guide est la
révélation divine laquelle est codifiée par les chefs autorisés.
Les fondamentalistes ont une mémoire sélective et sont
convaincus de rendre compte de l’unique et intégrale vérité révélée dont ils
sont des témoins authentiques. Pour le fondamentalisme, tout est noir ou blanc.
Il pratique une lecture dualiste du monde où il y a le bien et le mal, les bons
et les méchants, la vérité et le mensonge. Ceux qui ne partagent pas cette
vision sont considérés comme des ennemis. À leur tête, un chef mâle qui exerce
son autorité de façon drastique et s’attend à la soumission de ses membres. Ce
type de leadership autoritaire ne laisse place à aucune critique ni à aucune
remise en cause. Le fondamentalisme s’inscrit comme une des formes exacerbées
du patriarcat.
Le fondamentalisme se manifeste à l’extérieur des organisations
religieuses par une volonté d’imposer à tous un sens unique, dit religieux, et,
à l’intérieur des systèmes religieux par un refus d’adaptation et de
transformation. Il s’agit d’un pseudo-fixisme. Car le fondamentalisme s’oppose
à toute interprétation. En fait, il se constitue, par la voie de ses
représentants, comme l’unique interprète et interdit aux autres le pouvoir
d’interpréter. Il exige que tous répètent la doctrine qu’ils énoncent. À
l’intérieur de ce système idéologique, on refuse toute pensée critique et c’est
la pensée unique qui prévaut. On comprend pourquoi le pire ennemi du
fondamentalisme religieux, c’est le pluralisme. De plus, le fondamentalisme
religieux doit avoir une voie politique pour exister afin d’imposer son système
de valeurs et de représentation du monde à tous. Il peut conduire au
totalitarisme.
Il va sans dire que l’exercice, en toute liberté et rigueur
intellectuelle, du discernement individuel et collectif constitue une sorte de
médecine préventive, un antidote pour contrer la mise en place d’idées et de
pratiques fondamentalistes.
Quelques repères pour une analyse féministe du fondamentalisme
Les femmes sont au centre des préoccupations des fondamentalistes qui ont besoin d’elles pour assurer la reproduction de leur idéologie. Aussi, sur fond de machisme religieux, vont se déployer un ensemble de discours et de pratiques pour inscrire religieusement et culturellement la femme comme « l’autre » et pour réguler, selon des normes patriarcales, son corps et sa sexualité.
Le machisme religieux. Celui-ci est aisément perceptible quand l’exercice du pouvoir est exclusivement réservé aux hommes et que les femmes en sont exclues de par leur nature. Il y a chez les fondamentalistes, une sorte de virilolâtrie à connotation sexuelle qui se manifeste jusque dans la spiritualité. Ce machisme religieux parle de complémentarité entre les sexes et insiste pour préserver une véritable division sexuelle du travail. Aux femmes est dévolue la maternité, la famille ; aux hommes les fonctions protectrices.
La femme
comme l’autre. Les fondamentalistes cultivent la crainte de la confusion
des genres, de l’assimilation d’un sexe à l’autre sexe. Cette altérité et cette
différence motiveraient la ségrégation entre les sexes pratiquée par les
fondamentalistes notamment au chapitre de l’exercice des pouvoirs et des
responsabilités dans les organisations qu’ils dirigent. Pendant que l’homme
s’impose comme le pôle définisseur de l’humanité, la femme est identifiée à «
l’autre », la « différente ». Ce que les fondamentalistes attendent des femmes,
c’est qu’elles se conforment à la représentation qu’on se fait d’elles, soit
d’être des épouses exemplaires, des mères aimantes, des filles respectueuses,
des sœurs dévouées. Cette conformité à une pseudo nature féminine garantit aux
hommes, à tous les âges de leur vie, le service des femmes, et leur permet
d’exclure celles-ci du champ du pouvoir dont les hommes détiennent le monopole.
Le corps et
la sexualité régulés selon des normes patriarcales. Une
constante traverse le discours et la pratique des fondamentalistes ; il s’agit
du refus catégorique de reconnaître le droit des femmes à l’autonomie en ce qui
concerne la gestion de leur corps et de leur sexualité. Ainsi, s’applique-t-on
à réguler l’apparence du corps des femmes, à circonscrire leurs déplacements
dans l’espace et à définir les lieux autorisés et les lieux d’exclusion.
L’ensemble de la sexualité féminine est sous haute surveillance. Ainsi, l’usage
de la contraception est fortement encadré et truffé d’interdits. On ne
reconnaît d’ailleurs pas aux femmes le droit de demander de manière autonome et
responsable, une interruption de grossesse, même à la suite d’un viol ou quand
la santé physique ou psychologique de la mère est compromise. En ce qui
concerne l’homosexualité, celle-ci fait l’objet d’un opprobre catégorique.
En conclusion, nous sommes invitées à reprendre les trois
critères précédemment énoncés pour effectuer une analyse féministe du
fondamentalisme. En observant une pratique ou en lisant un texte,
demandons-nous : les femmes ont-elles là un accès légitime à tous les paliers
de pouvoir ? Dans ce discours ou cette pratique, sont-elles reconnues comme des
sujets égaux ou bien comme de simples compléments des hommes ? Insiste-t-on sur
la « différence, l’altérité des femmes » pour justifier leur non accès à certaines
fonctions ou responsabilités ? Dans les discours ou les pratiques étudiés
reconnaît-on deux classes de femmes : les femmes bonnes et généreuses conformes
à leur « nature » et les autres, les non conformes ? A-t-on tendance à
antagoniser ces deux classes de femmes ? La « nature » des femmes fait-elle
l’objet d’une définition normative par les détenteurs de l’autorité religieuse
? Les femmes apparaissent-elles comme des sujets libres et responsables qui
peuvent faire des choix en matière de santé reproductive, d’exercice de leur
sexualité ou prévoit-on pour elles une forme ou l’autre d’encadrement? Les
femmes sont-elles reconnues comme des personnes à part entière ou
incarnent-elles « l’autre », c’est-à-dire des êtres humains, différents du
genre humain générique, dont il faut baliser les agirs ?
Une autre présentation de ce document se trouve sur le site de femmes-ministères
Une autre présentation de ce document se trouve sur le site de femmes-ministères