Lundi plus de 800.000 professeurs
font leur rentrée, mardi ce sera le tour de 12 millions d’élèves. Pour Vincent
Peillon, il s’agit de la "première rentrée du changement". Le
ministre de l’Éducation nationale, malgré les 13.000 suppressions de poste,
réaffirme que l’éducation est bien la priorité du quinquennat. Une concertation
sur les thèmes cruciaux comme les rythmes scolaires se tient jusqu’à la fin
septembre, elle doit déboucher sur un rapport qui servira de base à
l’élaboration d’une loi d’orientation à l’automne. Pour le ministre, cette
"refondation de l’école républicaine" doit s’accompagner d’un retour
sur les valeurs. Il souhaite instituer des cours de "morale laïque"
dès la rentrée 2013. Explications.
Qu’entendez-vous par "morale laïque"?
La morale laïque c’est comprendre
ce qui est juste, distinguer le bien du mal, c’est aussi des devoirs autant que
des droits, des vertus, et surtout des valeurs. Je souhaite pour l’école
française un enseignement qui inculquerait aux élèves des notions de morale
universelle, fondée sur les idées d’humanité et de raison. La république porte
une exigence de raison et de justice. La capacité de raisonner, de critiquer,
de douter, tout cela doit s’apprendre à l’école. Le redressement de la France
doit être un redressement matériel mais aussi intellectuel et moral.
Quelles sont ces valeurs communes?
Lorsque le président de la
République dit devant le monument de Jules Ferry faire de l’école la priorité,
il dit à la société qu’un certain nombre de valeurs sont plus importantes que
d’autres : la connaissance, le dévouement, la solidarité, plutôt que les valeurs
de l’argent, de la concurrence, de l’égoïsme… Nous devons également porter et
défendre l’égalité des garçons et des filles. Une société et une école qui
n’enseignent pas ces valeurs s’effondrent. Il faut assumer que l’école exerce
un pouvoir spirituel dans la société.
Il faut enseigner la laïcité?
La laïcité comme fait juridique,
philosophique et historique n’est pas suffisamment étudiée. Certains pensent
que la laïcité est contre les religions ; certains au contraire que c’est
simplement la tolérance ; d’autres que c’est uniquement des règles de
coexistence. Or, la laïcité ce n’est pas simplement cela. Il existe aussi une
"laïcité intérieure", c’est-à-dire un rapport à soi qui est un art de
l’interrogation et de la liberté. La laïcité consiste à faire un effort pour
raisonner, considérer que tout ne se vaut pas, qu’un raisonnement ce n’est pas
une opinion. Le jugement cela s’apprend.
Qui serait chargé d’enseigner cette morale laïque?
Je vais nommer une mission de
réflexion qui devra préciser la nature de cet enseignement. Je pose trois
objectifs : qu’il y ait une cohérence depuis le primaire jusqu’à la terminale ;
que cet enseignement soit évalué ; qu’il trouve un véritable espace. Je souhaite
que dans la formation des enseignants, dans les écoles supérieures de
l’éducation et du professorat que nous mettrons en place à la rentrée 2013, les
questions de morale laïque soient enseignées à tous les professeurs.
Y a-t-il une "morale de gauche" et une "morale de droite
"?
Je ne le crois pas. Je pense,
comme Jules Ferry, qu’il y a une morale commune, qu’elle s’impose à la
diversité des confessions religieuses, qu’elle ne doit blesser aucune
conscience, aucun engagement privé, ni d’ordre religieux, ni d’ordre politique.
Prenez les textes du Conseil national de la Résistance : cela va des
communistes à de Gaulle. Ce sont des textes qui portent une conception de la
solidarité sociale, de l’universalisme et nous avons besoin d’enseigner à nos
élèves ce formidable patrimoine. Je veux faire de la morale laïque un
enseignement moderne qui s’inscrit dans l’école du IIIe millénaire.
Il existe déjà des cours d’instruction civique, en quoi votre morale
serait différente?
Je n’ai pas dit instruction
civique mais bien morale laïque. C’est plus large, cela comporte une
construction du citoyen avec certes une connaissance des règles de la société,
de droit, du fonctionnement de la démocratie, mais aussi toutes les questions
que l’on se pose sur le sens de l’existence humaine, sur le rapport à soi, aux
autres, à ce qui fait une vie heureuse ou une vie bonne. Si ces questions ne
sont pas posées, réfléchies, enseignées à l’école, elles le sont ailleurs par
les marchands et par les intégristes de toutes sortes. Si la république ne dit
pas quelle est sa vision de ce que sont les vertus et les vices, le bien et le
mal, le juste et l’injuste, d’autres le font à sa place. Aujourd’hui dans les
cours d’école et les classes, on se traite "sales feujs", "sales
bougnoules"…
Tout ce qui est de l’ordre du
racisme, de l’antisémitisme, de l’injure, de la grossièreté à l’égard des
professeurs et des autres élèves, ne peut pas être toléré à l’école. La
sanction fait partie de l’éducation. Mais il faut aussi qu’il y ait une cohérence
entre la responsabilité des adultes à l’extérieur de l’école et ce que l’on
demande aux maîtres et aux professeurs de faire. L’attitude des plus hautes
autorités de l’État est, de ce point de vue, tout à fait déterminante. L’ancien
président de la République lui-même, en désignant toujours des ennemis, en
s’exprimant avec violence ou grossièreté, en expliquant qu’enseigner La
Princesse de Clèves était sans intérêt, que l’instituteur ne pourra jamais
remplacer le curé, sapait l’autorité des professeurs et s’attaquait aux valeurs
qui sont les nôtres.
Vous parlez là d’exemplarité?
Oui. Le professeur doit bien sûr
dans ses comportements incarner lui-même les valeurs que nous voulons
enseigner. Si on pense que la question de la dignité humaine est fondamentale, il
doit être à l’égard de chaque élève dans une relation de respect. Il ne s’agit
pas d’autoritarisme, mais d’une autorité qui se fonde sur des qualités morales
et intellectuelles. Si la société conteste son autorité, le moque ou même
l’injurie, alors il n’y a pas de raison pour que l’élève le respecte. Nous
avons besoin d’un réarmement moral. C’est pourquoi nous devons tous soutenir
nos professeurs.
Cela implique également que
l’élève se lève quand le professeur entre dans la classe?
Ce n’est pas le sujet. Il ne faut
pas confondre morale laïque et ordre moral. C’est tout le contraire. Le but de
la morale laïque est de permettre à chaque élève de s’émanciper, car le point
de départ de la laïcité c’est le respect absolu de la liberté de conscience.
Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous
les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire
un choix. Je ne crois pas du tout à un ordre moral figé. Je crois qu’il faut
des règles, je crois en la politesse par exemple.
«La bataille que doit mener
l’école est aussi une bataille des valeurs»
Dans votre école, les élèves salueront le drapeau tricolore tous les
matins?
Non. Mais il faut enseigner aux
enfants la différence entre être patriote et nationaliste. Nous devons aimer
notre patrie, mais notre patrie porte des valeurs universelles. Ce qui a fait
la France, c’est la déclaration des droits de l’homme. Elle dit que nous
partageons tous une même humanité. Le professeur doit reconnaître en chaque
enfant, sans distinction d’origine, cette humanité et l’instituer.
Doit-on enseigner La Marseillaise à l’école?
Apprendre notre hymne national me
semble une chose évidente, les symboles comptent, mais il ne faudra pas croire
que l’apprentissage mécanique d’un hymne est suffisant dans cette éducation à
la morale laïque.
La morale n’en finit pas de faire
son retour. Vous ne craignez pas que votre morale laïque reste au degré zéro
sur les bancs de l’école?
C’est l’objectif inverse que je
poursuis. Si les créneaux horaires réservés à l’instruction civique et morale
sont souvent utilisés par les enseignants pour rattraper le retard sur d’autres
points du programme, c’est parce que la matière n’est pas ou peu évaluée ; si
la matière enseignée ne porte pas le même nom au primaire, au collège, au
secondaire, elle n’est pas cohérente et prise au sérieux ; si les professeurs
ne sont pas formés pour l’enseigner, cela ne sert à rien. C’est à tout cela que
je veux remédier. La bataille que doit mener l’école est aussi une bataille des
valeurs. Nous allons la mener.
Interview publiée dans le journal du Dimanche