Jésus n'a pas voulu de prêtres




Voici un extrait du livre de Herbert HAAG (1915 – 2001), théologien catholique suisse de son livre  « Jésus a-t-il voulu une Eglise à deux catégories ? »

L’image attachée au prêtre à notre époque est le fruit de nombreuses influences. Elle est avant tout le résultat de documents dogmatiques pontificaux et épiscopaux qui ont été ensuite remaniés dans des textes de spécialistes et de vulgarisation et transmis par la tradition et par la piété populaire. Nous parlerons ici surtout de la source principale, limitée aux cents dernières années.
A l'exception de Benoît XV (1914-1922), qui s'est trouvé confronté lors de la première guerre mondiale à des nécessités plus urgentes, il n'y a eu dans notre siècle certainement aucun Pape qui n'ait manqué de produire un document dogmatique sur la prêtrise ou adressé aux prêtres, ce qui atteste que le statut du prêtre a fait l'objet de soins particuliers de la part du gouvernement de l'Eglise. Certains de ces documents s'affichent comme doctrinaires, ainsi l'encyclique de Pie XI Ad catholici sacerdotii du 20 décembre 1935. D'autres sont d'un caractère ascétique et pastoral. Ils abordent essentiellement le style de vie des prêtres. C'est à ce groupe qu'appartiennent l'exhortation de Pie X adressée au clergé catholique en date du 4 août 1908 et portant sur les voies de la sanctification imposées au prêtre; de même l'exhortation de Pie XII Menti nostrae du 23 septembre 1950 sur la vie des prêtres et le recrutement sacerdotal à notre époque et l'encyclique de Jean XXIII Sacerdotii Nostri primordia du ter août 1959 présentant le curé d'Ars comme le modèle des prêtres.
C'est comme un mélange d'éléments doctrinaux et d'exhortations que l'on peut qualifier l'encyclique Sacerdotalis coelibatus de Paul VI datée du 24 juin 1967. Mais on est bien sûr tenté de voir dans ces exhortations des affirmations théoriques sous-jacentes sur le sacerdoce.
Dans tout cela les arguments à l'aide desquels le sacerdoce est justifié et décrit restent les mêmes. Et c'est de là que partent les fausses pistes correspondantes. L'idée qui reste immuable, c'est que Jésus a institué lors de la dernière Cène le sacerdoce de la Nouvelle Alliance et a consacré les apôtres à la prêtrise. Et c'est ainsi que Pie XI justifie le sujet et la date de parution de son encyclique sur le sacerdoce dans " l'année sainte " qu'est 1933 en se référant au 19ème centenaire de l'institution du sacerdoce. Cette même relation est établie également dans chacun des documents que le Pape Jean-Paul II adresse d'année en année le jeudi saint aux prêtres de l'Eglise
Que nulle part dans tout le Nouveau Testament nous ne puissions lire que les apôtres aient jamais fait usage du pouvoir sacerdotal qui leur aurait été conféré, personne ne semble s'en soucier. Et nous savons même avec certitude à propos de Paul qu'il a participé seulement à la cérémonie de la " fraction du pain " (Actes, XX,7). Mais a-t-il présidé la célébration eucharistique, la question reste ouverte
En ne faisant aucune différence entre les " douze ", les disciples et les apôtres, on limite en conséquence aux prêtres les propos adressés aux disciples. Ainsi pour la parole prononcée devant les soixante-dix disciples " La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Demandez donc au maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson" (Lc, X,2), c'est tout naturellement aux prêtres que l'on pense.
Et tout aussi naturellement c'est en fonction des prêtres que la parole suivante est adressée aux disciples envoyés en mission : " Qui vous écoute m'écoute, qui vous méprise me méprise " (Lc, X,16). Et de ce que Jésus a dit en parlant aux apôtres : " Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis, ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus " (Jn, XX, 23) on déduit : " C'est pourquoi les prêtres sont par la volonté du Christ les seuls habilités à donner le sacrement de la réconciliation"
Sur ce fondement repose un autre élément propre à l'image traditionnelle du prêtre : il est un élu, un être mis à part et placé au-dessus des autres hommes. C'est à peine s'il est encore un disciple, il devient littéralement un autre Christ : Sacerdos alter Christus – c'est là un slogan courant dans le vocabulaire catholique: " Le clerc doit être considéré comme un homme du sexe masculin qui a été séparé du peuple, chargé d'une manière unique de missions supérieures, qui participe d'un pouvoir divin ; en un mot: c'est un second Christ On aime particulièrement citer dans ce contexte He V,1 : " Tout grand-prêtre, en effet, choisi parmi les hommes, est établi pour intervenir en faveur des hommes dans leurs rapports avec Dieu ". Que la référence à ce texte est ici déplacée, c'est ce dont personne ne se choque. D'une part c'est du grand-prêtre juif qu'il est ici question, de l'autre il n'y a justement aucun écrit du Nouveau Testament qui se prononce d'une manière aussi nette que la Lettre aux Hébreux contre l'idée d'un sacerdoce chrétien.
Cependant on va encore plus loin. Pris parmi les hommes, établi pour les hommes, le prêtre est appelé à servir d'intermédiaire entre Dieu et les autres hommes. Le ministère sacerdotal fait " du prêtre le médiateur entre Dieu et les hommes. On appuie cette assertion sur le texte de l'Ecriture 1 Tm 11,5 : " Car Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même ". Au lieu d'en déduire qu'en dehors de Jésus Christ, homme lui-même, il ne peut y avoir d'autre médiateur, c'est le contraire qui en est conclu : le rôle de médiateur propre au Christ est attribué au prêtre qui est un " second Christ ". C'est pourquoi le sacrement de l'ordination imprime au prêtre une marque indélébile (character indelebilis). " Il ne pourra jamais effacer cette marque de son âme, même dans les égarements les plus regrettables auxquels il peut succomber en raison de la faiblesse humaine. ". Néanmoins on cite ici un passage de l'Ecriture qui ne répond pas à ce critère. C'est l'annonce que David adresse après la prise de Jérusalem au prêtre des Jébusites qu'il intègre au service de Jahwe : " Tu es prêtre à jamais selon l'ordre de Melchisédech " (Ps 110, 4). Et l'image du prêtre se trouve renforcée par une limitation supplémentaire qui fait de toute infraction du prêtre à " la vertu de chasteté " un sacrilège.
Le transfert de paroles bibliques relatives au sacerdoce juif d'Israël et appliquées à la prêtrise dans l'Eglise est non seulement faux du point de vue de l'histoire religieuse, illogique intellectuellement et insoutenable comme méthode. Il est en outre la cause de toute l'évolution erronée dont nous devons souffrir jusqu'à aujourd'hui. Car il s'appuie par exemple sur l'idée toute naturelle que Jésus a voulu un tel sacerdoce et méprise totalement de la sorte l'attitude de refus que Jésus a opposée au sacerdoce du temple. On a pu en arriver alors ainsi à l'idée que le sacerdoce de l'Ancien Testament a joué tout simplement un rôle de modèle pour la prêtrise chrétienne. Certes, Pie XI fait l'éloge du temple et du culte d'Israël, en affirmant que " dans son souci Dieu a voulu imprimer à l'esprit encore informe du peuple juif une grande idée fondamentale qui devait faire rayonner sa lumière dans l'histoire du peuple élu sur la totalité des événements, des lois, des titres portés et des ministères exercés : celle du sacrifice et du sacerdoce " ; mais il n'hésite pas à ajouter comme restriction : " Pourtant ce sacerdoce ancien doit la noblesse de sa majesté et de sa splendeur uniquement au titre de modèle pour le sacerdoce chrétien, le sacerdoce de l'Alliance Nouvelle et Eternelle ."
Le titre honorifique et officiel de " berger " et de " pasteur " repose lui aussi en dernier ressort sur un modèle biblique. Dieu est le berger d'Israël (Ps LXXX,2 ; Is 40,11 et suiv.), et c'est ainsi que dans le Nouveau Testament le souci que Jésus prend des siens est décrit à l'aide de l'image du berger (Jn X). De la sorte on a été tenté d'adopter cette dénomination également pour les prêtres. Néanmoins on ne peut qu'être surpris en voyant, dans des temps encore très récents, - à l'époque des laïcs ! – un document romain prescrivant que le titre de " pasteur " soit exclusivement réservé aux prêtres. C'est le " sacerdoce ministériel du presbytre ", " auquel en raison de la consécration sacerdotale reçue de l'évêque, la dénomination de pasteur au sens propre et figuré peut être réservée. Que pourront en penser surtout dans les pays de mission les laïcs qui, depuis 150 ans ont réalisé presque à eux seuls tout le travail de pasteurs ?
Comme il fallait s'y attendre, cette vision de la prêtrise se reflète également dans la littérature spirituelle. Et ce qui surprend aussi constamment ici, c'est qu'on ne remet pas en question l'institution du sacerdoce par Jésus ni même le transfert incontesté de la personne de Jésus à celle du prêtre, le passage des actions de Jésus à celles du prêtre. Un classique de l'époque où je faisais mes études était une série de conférences publiées sous le titre " Le Sacerdoce " (1934), un ouvrage marqué par une haute responsabilité et une riche expérience, dont l'auteur W. STOCKUM, évêque auxiliaire de Cologne, fut longtemps directeur du " Collegium Leoninum " à Bonn. On y lit que le sacerdoce ecclésial, tout comme l'Eglise, n'a pas dû sa naissance à des nécessités temporelles et terrestres mais " a eu une origine directement divine ". " C'est le Christ lui-même, le Fils de Dieu, qui l'a suscité et qui l'a implanté dans le monde... Lui seul est le fondateur et l'artisan du sacerdoce dans le Nouveau Testament. " Il a bien sûr renoué avec des éléments préexistants, surtout avec le sacerdoce d'Israël. Mais " il a abrogé fondamentalement et pour toujours tout le culte sacrificiel de l'Ancien Testament et mis, à la place des sacrifices exemplaires qui avaient accompli leur mission, un sacrifice nouveau et perpétuel, dont il confia l'accomplissement à des prêtres nouveaux, appelés par lui.
Conformément à la théologie de cette époque le prêtre est également ici un alter Christus. " Tout comme dans son essence supérieure, le prêtre n'est, dans son engagement aussi, rien d'autre qu'un second Christ. On ne doute pas que les paroles du Sermon sur la Montagne comme " Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la Lumière du monde " (Mt V,13,15) soient adressées aux apôtres et de la sorte aux prêtres.
C'est un accueil un peu plus critique que pour le " Sacerdoce " de Stockum et pour d'autres précis et appels de ce genre nourris de bonnes intentions, que nous avons réservé déjà à cette époque à une glorification mue par un enthousiasme sentimental aux accents proprement ronflants, élevant le prêtre à une réalité désincarnée. A titre d'exemple affreux nous citerons GEORG THURMAIR :

" Je voudrais être un prêtre consacré à Dieu :
Porter des vêtements qui font de moi un saint,
Parler avec les mots que remplit son Esprit,
Prier avec les mots qui transforment le pain
Offrir les oblations que sa grandeur accepte.
Je voudrais être un prêtre consacré à Dieu
Et sur la création répandre ses bienfaits,
Vivre de son Amour, être là pour les foules,
De ces foules porter le souci, la prière,
Et vivre de la Foi et brûler pour ces gens.
Je voudrais être un prêtre consacré à Dieu :
Sonner toutes les cloches, que les clochers en tremblent,
Et allumer un feu qui embrase le ciel,
Ouvrir ainsi les portes aux termes des chemins
Et puis me consumer pour que l'humanité croie ".

Mais bien sûr, au fur et à mesure que le sacerdoce s'est trouvé plongé à notre époque dans la crise, les propos sur la prêtrise sont devenus plus réservés. Les sujets abordés portent de plus en plus sur les questions qui se posent encore au caractère du prêtre de notre temps, au sens que l'on peut donner à la condition de prêtre, à la manière de la vivre face aux mutations des conditions sociales. Bernhard Häring se demande: De quels prêtres avons-nous besoin ? Le type de prêtre d'aujourd'hui a-t-il encore un avenir quelconque ? Selon Häring la crise actuelle du clergé exige qu'il connaisse " une nouvelle croissance, un approfondissement et une mutation ". Cependant c'est à peine si dans des réflexions de nature identique ou semblable on remet en question la structure présente de l'Eglise. Mais Häring admet quand même : " L'Eglise des premiers siècles ne connaissait.pas de clergé ni comme expérience concrète ni comme notion abstraite ". Il explique la formation de catégories sacerdotales " qui se distinguent du peuple ordinaire de l'Eglise " par le péché lié à l'ère constantinienne, d'autant plus que, " dans les Evangiles et dans les lettres authentiques des apôtres Jésus n'est jamais appelé prêtre ou même 'grand-prêtre'".
Aussi Häring évoque également la possibilité données aux " hommes âgés " d'assurer " la fonction de présidents à la célébration de l'Eucharistie ". " On n'a pas besoin d'être un prophète ou un visionnaire pour prédire que l'Eglise saisira cette chance. Mais on ne peut prédire tout le dommage que l'Eglise s'infligera à elle-même et à sa mission avant que les instances suprêmes de son gouvernement prennent connaissance de cette situation. "
Ce qui compte c'est de fonder et d'approfondir cette vue à l'aide d'arguments exégétiques et historiques. Et l'on remarquera surtout ici que c'est non pas une consécration mais une mission qui a été d'abord et durant deux cents ans le critère déterminant pour la présidence de la célébration eucharistique et qu'il est impossible de déceler avant le Vème siècle un sacrement de l'ordre qui, pour être un sacrement, aurait dû être institué par Jésus .