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Gui LAURAIRE
UNE
THEOLOGIE DE LA LIBERATION POUR L'EUROPE ?
Conférence donnée pour Chrétiens et libres en Morbihan
Palais des Arts de Vannes, 22 juin 2012
Palais des Arts de Vannes, 22 juin 2012
Tel est le titre proposé pour cette rencontre. Le point
d'interrogation est important. Il faut savoir de quoi l'on parle quand on dit : théologie
de la libération, avant de pouvoir répondre
par oui ou par non à la question posée. Et, tout de suite :
-
s'il s'agit de transposer en Europe, en France, la
théologie de l'Amérique Latine, je répondrais
volontiers non, car il s'agit précisément d'une théologie contextuelle ;
- s'il s'agit
d'élaborer une théologie européenne, française, qui se situe dans la ligne de
la théologie de la
libération latino-américaine, alors je dirai oui. Mais il faut s'en expliquer.
En fait, la naissance de la théologie de la libération est
assez complexe. Un article de la revue Etudes (septembre 1984) aborde
le sujet sous le titre : Les deux théologies de la
libération en Amérique Latine. L'auteur, Juan
Luis Segundo, s.j., est lui-même impliqué dans le mouvement évolutif qu'il
évoque. Il rappelle que c'est autour des années 1960 que la foi chrétienne a commencé à se penser
dans un contexte nouveau, et cela au sein des universités. Celles-ci, régies
alors par le mouvement étudiant, disposaient d'une grande liberté et constituaient même une sorte de
pouvoir parallèle... situation qui, bien sûr, n'allait pas durer avec
l'avènement des dictatures. C'est donc là que naît une nouvelle manière de
saisir la foi chrétienne.
A
partir de la notion de fonction sociale des idéologies, les universitaires se
rendent compte que la culture fonctionne au
bénéfice des classes dirigeantes. Les étudiants et professeurs chrétiens vont inclure la théologie
pratiquée alors dans les mécanismes idéologiques
structurant cette culture. Leur souci va rtre d'œuvrer pour démasquer les éléments non-chrétiens, voire anti-chrétiens, dans
une société soi-disant chrétienne. Par exemple
le Dieu qu'on a enseigné au peuple, et qui n'a pas grand chose à voir avec le
Dieu de Jésus Christ. Il faudra y
revenir tout à l'heure. Cet enseignement a donné à ce peuple un grand attachement à la croix. C'est
admirable, certes, ... mais ça s'arrête là ! Avec J.L. Segundo, je cite
Leonardo Boff parlant des chrétiens de base : «
Peut-être cela
tient-il à ce que leur vie n'est faite
que de soufrance et de croix, la croix que la société a réussi à leur faire porter sur les épaules.... Un Jésus
qui se borne à souffrir ne libère pas : il engendre le culte de la souffrance et le fatalisme. Il importe de
remettre la croix à sa vraie place dans l'esprit des gens du peuple. »
Il va s'agir alors
de s'engager à mettre sa réflexion au service des pauvres et opprimés, et d'analyser ce qui, dans
leur praxis, par le biais de la théologie, est associé aux mécanismes oppresseurs de la culture. Mais il faut
aussi trouver une théologie autre,
qui puisse transformer cette praxis dans un sens plus libérateur, évitant
passivité et fatalisme. On est donc
dans la recherche d'un orthopraxie, sans négliger en aucune manière l'orthodoxie. Avec l'espoir que par une
pastorale adaptée, cela atteindra les diverses classes sociales.
En fait, ce sont
les milieux bourgeois, fournisseurs des universités, qui ont accueilli cette démarche,
eux qui découvraient en même temps qu'ils appartenaient au camp des
oppresseurs, à ceux à qui profitait l'idéologie qu'il s'agissait maintenant de débusquer et de
combattre. Certains entrèrent délibérément dans cet engagement de libération des pauvres, aux dépens de
leurs propres intérêts.
Mais il se trouve que, au cours de la décennie
1970-1980, naissent des mouvements populaires. On va alors sortir de l'idée qu'il
faut parler et agir pour le peuple - qui d'ailleurs a du mal à comprendre ces intellectuels ±
et qui, lui, dessine un nouveau courant
historique. Les théologiens entrent dans une phase nouvelle : il faut se renoncer, se mêler à ces mouvements populaires. Il
faut se mettre à l'école des pauvres pour
comprendre comment les pauvres vivent leur foi. Leonardo Boff, d'abord impliqué
dans le premier type de théologie 'de la libération, donne le principe
méthodologique du second en ces termes : « Dans une Eglise qui a opté pour le peuple, pour les pauvres et leur libération, l'étude principale de la théologie se fait au contact de la
base. Qui est-ce qui évangélise le théologien ? Les
fidèles qui témoignent de leur foi, de leur capacité à mettre Dieu dans toutes
leurs luttes, de leur résistance à l'oppression dont ils ont habituellement à
souffrir » Les
théologiens vont s'intégrer aux mouvements populaires et comprendre que la religion populaire, qu'ils avaient tendance à
suspecter, est fort respectable quand on voit en elle un des éléments de la résistance à une culture et une religion
importées et oppressives. Ce qui ne
veut pas dire qu'il ne faut pas garder à son propos un certain sens critique.
Mais on ne peut l'exercer positivement que de l'intérieur.
Si l'on compare la religion populaire à la religion
officielle prise comme norme, alors oui
la religion populaire peut être vue comme suspecte et déviante. Mais si on
compare les deux en regardant les fruits
qu'elles portent, les qualités humaines et spirituelles qu'elles produisent,
alors je ne suis pas sûr que le résultat soit le même !
Il faut rappeler qu'entre ces deux formes de la théologie
de la libération, il y a eu le concile Vatican II (octobre 1962 — décembre 1965) et son
actualisation pour l'Amérique Latine
à l'assemblée de Medellin (octobre 1968). Et Medellin peut être considéré comme
la naissance officielle de cette deuxième
théologie de la libération à laquelle un livre de Gustavo Gutierrez,
paru en 1971, donnera un écho international. C'est celle qui va plus directement
nous intéresser ici ; sans oublier qu'elle a essaimé dans le monde entier, et
qu'il existe des théologies de la libération
noire nord-américaine, féministe, africaines, asiatiques...
Il s'agit pour nous d'accueillir l'inspiration sans être
des imitateurs. C'est pourquoi ce sont
surtout la manière d'être et de faire, et la méthodologie, qui nous importent.
Il faut se souvenir que, au début, cette théologie n'a pas suscité un grand
intérêt en Europe, en dehors de quelques théologiens comme Marie-Dominique
Chenu, Christian Duquoc, et certains de ceux
qui travaillaient en lien avec l'action catholique spécialisée. En revanche,
elle a très vite été suspectée par le
Vatican puis contestée et attaquée. Or, ce ne sont pas des erreurs doctrinales qui ont provoqué la colère de
Rome, mais bien plutôt la méthodologie. S'engager sur ce terrain, c'est
donc prendre un certain risque.
Toutefois, penser ce type de théologie dans un contexte
français, et plus largement européen, me semble bien opportun. Ceci dit, si
je tiens à la démarche, je ne tiens pas absolument à l'appellation. Au premier congrès
international de Chimbote (Pérou),
en septembre 1986, Mgr Julio Xavier Labayen, des Philippines, disait : (Il
faut)
«chercher une théologie de la lutte, qui parte des masses
populaires, qui ébauche une stratégie pour
qu'elles prennent leur place. » Et encore : « Maintenant, nous en sommes plutôt à
penser à la théologie de la lutte, c'est à dire donner du relief à la lutte du
peuple, dans laquelle le peuple ait le droit de prendre sa place aussi bien
dans la société que dans l'Eglise. Parce
que, dans la théologie de la libération, la stratégie pour le peuple n'est pas
claire, elle n'est pas claire quant au rôle du peuple, de la masse. »
Partons d'un mot d'actualité : la crise.
On en parle beaucoup, surtout depuis qu'elle a frappé de
plein fouet le système financier. Mais elle est beaucoup plus ancienne, et
profonde. On sait que toute crise est à la fois une épreuve à vivre et une chance offerte. Il s'agit
donc de discernement à opérer et de décision à prendre. C'est une heure de
vérité, un moment décisif.
Cette crise, cet état de crise dans lequel nous vivons, Marx l'avait
annoncée, et nous y sommes. Moment difficile où, devant l'incertitude, la peur de
l'avenir, on risque de se replier et de se fixer sur le passé. Alors qu'il est
urgent de saisir le présent dans l'espérance.
Dans l'interview qu'il a accordée à Télérama
le 7 mars 2012, Giorgio
Agamben
dit ceci «
Dans le vocabulaire de la médecine antique, la crise désigne l'instant décisif de la maladie. Mais aujourd'hui, la crise
n'est plus provisoire : c'est la marche même du capitalisme, son moteur interne. Elle est toujours en cours, car,
pareille en cela aux autres
dispositifs d'exception, elle permet au pouvoir d'imposer des mesures qu'il ne serait
pas possible de faire accepter en temps normal. »
Mais avant même
d'être financière, économique, la crise actuelle est une grande crise sociale et
culturelle. Au fond, la civilisation occidentale et prétendue chrétienne n'a
plus rien
à dire au monde présent. Et cela concerne aussi nos Eglises. Les pays
occidentaux ont utilisé leur technique, leurs richesses, pour dominer le
monde. Mais ces puissants sont fragiles.
ils se sont auto - détruits en deux guerres mondiales... et ils en sont sortis
plus forts et plus corrompus.
En même temps se
développe une force chaque jour plus grande et plus universelle, celle des pauvres
: les migrants, les déplacés ... les femmes ; toutes ces personnes dépréciées,
rejetées, marginalisées. Ces pauvres ne sont pas nécessairement conscients de leur force ; ils ne sont pas toujours
organisés, et leur colère ne s'exprime qu'épisodiquement. Mais il y a là un potentiel énorme... et qui fait
peur. D'où les réactions policières violentes. Ici ou là, il y a des signes précurseurs de nouveauté,
d'un monde autre : quel nom lui donner ?
Pour les
chrétiens, avant Mai 68, Vatican II, et Medellin pour l'Amérique Latine, ont
été comme des cris prophétiques au moment de la crise. Ils peuvent nous aider à
nous
situer. Ce n'est pas pour rien que le pouvoir de la curie romaine a aussitôt
mis la marche arrière. Car le débat est sur Dieu, un Dieu que l'on s'est efforcé
de domestiquer, que l'on
a retiré des pauvres et de l'histoire. Nous en avions fait une idole, une
triste idole, même quand on lui donnait le
nom de Jésus, hélas ! Dieu à l'image des puissants. Celui auquel on a envie de crier avec Job (7, 19±20)
: « Quand cesseras-tu de m'épier ? ...espion de l'homme. » Or Vatican II avait remis Dieu dans
l'histoire et reconnu la liberté de conscience. Il faut donc repenser Dieu, il faut faire théologie. Et cela d'autant plus
que l'affrontement aujourd'hui est
sérieux et particulièrement rude. Je laisse à nouveau la parole à G. Agamben : « Les dernières
recherches que j'ai entreprises m'ont montré que nos sociétés modernes, qui se prétendent laïques, sont au contraire gouvernées par des concepts
théologiques sécularisés
qui agissent avec d'autant plus de puissance qu'ils ne sont pas conscients.
Nous n'arriverons jamais à saisir ce qui se passe aujourd'hui sans comprendre
que le capitalisme est en réalité une religion. Et, comme le disait Walter
Benjamin, il s'agit de la plus féroce des religions
car elle ne reconnaît pas d'expiation... » Et plus loin il
ajoute : « En gouvernant le crédit, la Banque, qui a pris la
place de l'Eglise et des prêtres, manipule la foi et la confiance des hommes.
Si la politique est aujourd'hui en retrait, c'est que le pouvoir financier, en
se substituant à la religion, a séquestré toute la foi et toutes les
espérances. »
Voilà qui nous
ramène au cœur de la Bible : la lutte contre l'idole. Car cette pseudo religion qu'est le capitalisme n'est
en fait qu'une idolâtrie au service de l'idole, qu'on l'appelle Profit, Marché,
Argent, ou qu'on lui donne n'importe quel autre nom. Or dans la Bible, le débat
de fond n'est pas entre foi et incroyance,
mais entre foi et idolâtrie, entre foi en un Dieu ami des hommes avec qui il fait Alliance, et
asservissement à l'idole qui écrase l'homme et exige de lui des sacrifices humains. On en est bien là.
J. Chonchol attirait déjà notre attention, en 1981 sur ce qui est de plus en plus évident : pour continuer à se
développer, le capitalisme, dans sa forme de libéralisme sauvage, est
porteur de deux fruits : l'exclusion de plus en plus d'humains et le massacre
de la nature.
Nous
sommes donc sortis de l'illusion qui a longtemps été la nôtre : nous étions
dans le camp de la liberté, contre les
dictatures communistes et leur menace. Le capitalisme, c'était la
liberté. Et c'était pour la défendre, disait-on, qu'on soutenait, ou même qu'on
suscitait, les dictatures latino-américaines,
africaines, celles des pays arabes, et la pression d'Israël sur ses voisins. Et force est de reconnaître que
beaucoup gardent encore cette vision, même si la menace a changé de
nature.
Malgré tout, cela est remis en
question. On commence à se rendre compte qu'il s'agit
en fait de la liberté « des
riches, de plus en plus riches, aux dépens des pauvres de plus en plus
pauvres. » Qu'en est-il, en effet, de la liberté des pauvres de plus
en plus nombreux, menacés de franchir le seuil de la misère, même dans les
pays riches, même chez nous ? Parler
de liberté à des personnes empêchées de vivre décemment est une insulte.
Il est donc grand
temps de se mettre à l'œuvre, c'est-à-dire d'engager des actions libératrices
coordonnées, et de mettre en œuvre une réflexion théologique capable
d'accompagner et d'impulser cette action. Avec la conscience que c'est au cœur de l'action et des engagements qu'elle
exige, que cette théologie peut naître et se développer. Alors, comment s'y
prendre, que faire ?
J'ai déjà dit que Vatican II et Medellin ont été des cris
prophétiques, cris que, malheureusement, on s'efforce de faire taire depuis
Jean Paul II, et même avant dans
certains secteurs ecclésiaux. A contre-courant, essayons d'en tirer parti. On
se souvient que Jean XXIII visait trois grands objectifs en convoquant le
concile:
-
Restaurer le dialogue entre l'Eglise et le monde actuel.
-
Favoriser l'œcuménisme.
-
S'ouvrir aux pauvres.
Les deux premiers objectifs ont sérieusement été traités,
pas le troisième. En effet les évêques des pays défavorisés ont peu pris la parole, mais
ils ont eu une certaine influence dans des réunions informelles. Et c'est
Medellin qui a mis ce troisième objectif au cœur de sa réflexion. Prenons appui sur ces
deux évènements d'Eglise.
Il y va d'abord du sens de l'Eglise.
Elle est de l'ordre des signes et des moyens ; le début
de la Constitution sur l'Eglise le dit
clairement. Elle n'a donc pas sa fin en elle-même. Elle est servante : servante
du Règne de Dieu dans le monde ; servante du
monde à organiser en vue du Règne de Dieu qui est là, présent, mais qui
doit se développer jusqu'à atteindre sa plénitude.
Parmi
les passages que Vatican Il nous appelle à franchir, j'en retiens deux:
-
d'une conception juridique, mettant l'accent sur
l'institution et la hiérarchie, à une conception
biblique de l'ordre de la communion dans la foi et l'amour, mettant l'accent
sur un peuple fraternel où chacun se sente responsable de l'ensemble.
-
d'une insistance sur les structures de pouvoir, avec les
abominables oppositions autorité /sujet, enseignant /enseigné ... à une mise en
valeur du service par un peuple tout entier habité et dynamisé par l'Esprit
Saint, et organisé avec des ministères
mettant en œuvre les charismes de chacun.
Il faut donc une Eglise qui fasse
signe et qui ait de la signification. Qu'elle soit porteuse de projet, et d'espérance. Une Eglise qui se
risque, au lieu de se replier peureusement sur une morale plus
bourgeoise qu'évangélique. L'Eglise n'a pas à chercher son propre intérêt si elle veut être l'Eglise de Celui qui s'est
dépouillé lui-même et qui s'est donné jusqu'à l'extrême.
Il y va aussi de l'image de Dieu que l'Eglise veut
donner.
On a parfois présenté Jésus comme le Dieu qui se sacrifie pour que le
Père puisse pardonner les
péchés des hommes. C'est alors l'image d'un Dieu de la mort, d'un Dieu avide de sang, jusqu'à celui de son propre Fils.
Est-ce là le Dieu de tendresse et de miséricorde ? Vatican II nous a
rappelé que Dieu se révèle, et se donne à rencontrer, dans l'histoire, la nôtre aujourd'hui comme celle
d'Israël autrefois. Le Dieu de Jésus, il est présent à l'histoire humaine pour
la féconder. Il n'est pas possession de l'Eglise, son bien propre. Il nous précède, il est là bien avant
nous et il agit par son Esprit. Du coup, évangéliser, ce n'est pas importer un objet étranger, c'est reconnaître
et permettre de reconnaître Celui qui est déjà là, et qui est le Dieu de
la vie, le Dieu d'amour. Le Dieu qui est Père-Mère
de tous et qui espère nous voir vivre comme des frères. Bien sûr, pour rencontrer ce Dieu là, il faut être bien présents,
attentivement présents, à l'histoire en train de se faire. Chercher Dieu hors de l'histoire, c'est s'exposer à
coup sûr à ne trouver qu'une idole.
Et
il y a la place du pauvre
L'option
pour le pauvre, le petit, le laissé pour compte, ce n'est pas une mode, ce
n'est pas d'abord une option politique, c'est
un choix christologique, évangélique. C'est le choix qu'a fait Jésus. Suivre Jésus, c'est faire ce même
choix : il a mis au cœur de son Evangile celles et ceux que la société de son temps mettait en marge. Pour
l'Evangile, le pauvre est présence de
Jésus. Jésus s'est identifié au malade, au prisonnier, à l'exclu, à l'opprimé... Telle a été sa volonté. Or l'Eglise
doit vivre la pratique de Jésus pour être vraiment son Corps. Il n'est pas possible de suivre Jésus sans le
reconnaître et le servir dans le
pauvre.
Mais il y a plus. Le pauvre est signe que le Règne de
Dieu n'est pas encore accompli, puisque la fraternité n'est pas vraiment vécue
tant que lui en est exclu. Il est donc signe de Dieu qui conteste la société présente,
comme infidèle à sa volonté. Il faut encore ajouter que le pauvre, en solidarité avec les
autres pauvres et avec ceux qui optent pour partager leur combat, possède une extraordinaire
force historique de transformation. N'ayant aucun intérêt à maintenir cette
société qui le rejette, il peut mobiliser ses
forces pour qu'advienne une société autre. On ne peut vraiment servir la
transformation radicale que sera le Règne de
Dieu en plénitude, sans se solidariser avec ceux qui, aujourd'hui, portent les chances de transformation.
Mais cela suppose prise de conscience et engagement réel, lucide et
critique.
Ces apports de Vatican II et Medellin questionnent déjà
nos options et engagements. Mais après ces rappels, je voudrais en arriver plus
directement à ce que demande,
de notre part, la perspective d'une théologie de type libération pour nos pays.
1 - Tirer profit de l'expérience de la
première théologie de libération en Amérique latine
Elle
est venue d'une prise de conscience à partir de la notion de fonction sociale
des Idéologies. Et à mon sens, nous pouvons en recevoir trois leçons :
-
La
première, c'est que la philosophie, qui a toujours sous-tendu la théologie, ne
suffit plus aujourd'hui. Nous disposons
d'autres instruments pour analyser le réel, et il n'y a aucune raison de
ne pas les utiliser.
-
La deuxième est que cette théologie a voulu arracher le
peuple à ce qu'elle désignait sous
les noms de passivité et de fatalisme. C'était là une vue de l'extérieur,
entraînant une action plus ou moins paternaliste, menée en position dominante.
N'en est-il pas ainsi encore dans bien des actions en
faveur des pauvres et des pays pauvres ? Heureusement, il y a des organismes, des
associations, qui ont dépassé ce point de vue, et qui respectent vraiment les cultures
des pauvres. Il y a là un critère
de discernement.
-
La troisième, c'est que plusieurs de ceux qui ont vécu
cette étape, ont pris conscience qu'ils appartenaient eux-mêmes au camp des oppresseurs.
Et c'est là pour nous une prise de conscience nécessaire. Même si plusieurs pays
d'Afrique, d'Asie, d’Amérique latine, sont victimes du libéralisme sauvage
actuel, et si nous le sommes aussi, nous ne le sommes pas de la même manière.
Permettez-moi de citer ici un document
du 28 février 1977, signé par sept évêques français marqués par le concile... (citation)
Tout en réfléchissant, et en théologisant sur ce dont nous
avons à nous libérer, n'avons-nous pas aussi à voir ce que la Bible nous dit
sur l'installation après l'exode et après l'exil. Les livres de Samuel et des Rois, et les
prophètes, sont riches de renseignements,
recherche de sécurité à tout prix, division sociale et exploitation des pauvres
par les riches, culte formaliste coupé de la
vie, hypocrisie de la vie religieuse... Bref, ce sont là les moments où l'Alliance est le plus mise à
mal. Le prophétisme est un cri qui dénonce et qui appelle à un sursaut,
à une désinstallation. Il y a toujours eu des prophètes, il y en a aujourd'hui, mais les puissants ont bien des moyens
de couvrir leur voix et, s'il le faut, de les supprimer. Et si l'Eglise n'a plus
les moyens de les supprimer, elle sait encore étouffer leur voix.
En travaillant à
une théologie de libération, n'oublions pas cette autre face des choses qui caractérise
pour une part notre situation. C'est là une démarche complémentaire, et, peut-être préliminaire.
2 - Approfondir notre connaissance des Ecritures.
Pour les croyants chrétiens, la Bible est la référence
fondamentale, celle à laquelle il faut toujours revenir. Produite par un peuple
qui l'a sans cesse reprise et repensée à travers son histoire, elle est Parole de Dieu lorsqu'elle est lue
en peuple, et lorsqu'elle passe en actes. Certes,
il y a entre elle et nous une distance culturelle, mais elle n'est pas
infranchissable si l’on
s'en donne les moyens, et les travaux exégétiques sont précieux pour cela. Mais
il y a deux autres obstacles à franchir :
-
On s'imagine souvent que lire et comprendre la Bible,
c'est une affaire de spécialistes. Faux. Certes, leur travail est utile. Mais les vrais
interprètes de la Bible sont ceux qui vivent des situations analogues à celles dont le Livre
témoigne. C'est un rapport d'expérience
à expérience qui est la plus pertinente des clés de lecture.
-
C'est pourquoi ± et là est l'autre obstacle, de type
institutionnel ± la lecture des savants dans leurs bureaux et des prélats de tous ordres,
n'a pas cette pertinence.. à moins qu'ils ne soient mêlés de près à ces expériences de
vie. Il faut donc contester l'affirmation classique d'après laquelle la seule
interprétation autorisée de la Parole de Dieu serait celle de la hiérarchie. Non ! il faut
redonner la Bible au peuple, comme il faut lui donner la parole. « Si nous ne la lisons pas, ils nous la liront ! »
disaient
des chrétiens quechuas...
et ils savent de quoi ils parlent.
C'est dans ce va et vient permanent entre les engagements
dans l'histoire présente, avec les expériences qu'elles entraînent, et la Parole de
Dieu, que se forge une théologie concrète. Théologie qui sera donc toujours contextuelle,
jamais achevée, et qui consentira sans regret à être contestable, et à
disparaître si un autre contexte advient. Claude Geffré dit fort bien que « la
valeur d'une théologie se mesure à sa capacité de disparaître. »
Connaître la
Bible nous aide aussi à sortir des fameux dualismes qui encombrent nos
théologies et nos catéchismes occidentaux. Ils nous viennent de la philosophie
grecque, et n'ont rien à voir avec le monde sémitique. Vie spirituelle / vie profane, spirituel
/ matériel, naturel / surnaturel (alors que c'est au cœur de
l'unique histoire que se joue le permanent affrontement de la grâce et du
péché), âme / corps (alors que l'homme est une unité qui peut certes être saisie sous
divers aspects, mais qui reste indissociable), ici-bas / au-delà (distinction terrible
qui a pu laisser croire qu'on devait subir sans rechigner toutes les épreuves et les
souffrances présentes pour obtenir un au-delà
d'éternel bonheur)...
3.
Travailler à refaire un tissu communautaire.
Dans le monde présent, le tissu social s'est défait. Bien
des choses y ont contribué, mais le libéralisme ne se maintient qu'en promouvant
l'individualisme. Il ne s'agit pas de la personne, car la personne va de pair avec la
communauté, tandis que l'individu va de pair avec la masse, et la masse est manipulable à souhait.
Voyez la foule qui acclame Jésus
entrant à Jérusalem, et qui réclame sa mort quelques jours après.
Refaire des communautés vivantes, c'est une urgence, ça
fait partie du combat à mener.
D'abord parce que, aussi important que soit l'engagement personnel, il gagne à
6
rejoindre celui d'autres personnes. Mais surtout parce que c'est une
exigence de foi. Jésus a fait communauté ; Paul a fait communauté. Les communautés
ecclésiales de base, en Amérique latine, sont le terreau sur lequel germe la
théologie de la libération. On y trouve la liberté de parole, le débat permanent et constructif, le
soutien dans l'engagement, la fraternité vécue, toutes chose qui font tellement
défaut dans la société et dans l'institution Eglise. Des communautés, il en
existe. CELEM en est une. Le Parvis met ces communautés et groupes en réseau.
On est dans la bonne voie, mais il reste tant à faire.
Il est bon que ces communautés
puissent communiquer, témoigner de leur vécu et de leurs recherches, s'enrichir d'apports multiples et différents :
l'organisation a son importance, même
si elle doit rester légère et toujours réformable. Et il faut se méfier des tentations de prise de pouvoir ! En tout cas, c'est
là, au contact de praxis diverses, que se fait la théologie, car c'est
là que l'on peut rencontrer le Dieu engagé dans l'histoire, et qu'ensuite
seulement on peut en parler. La théologie est un acte second.
4.
Elargir notre regard.
L'Europe n'est pas isolée dans le monde, et ce qui s'y
vit peut avoir des répercussions
un peu partout. De même, ce qui se passe ailleurs peut avoir des répercussions chez nous. Nous sommes donc invités à accueillir
ce qui nous vient d'ailleurs et qui peut
nous questionner, nous enrichir au plan de la réflexion et de la vie.
Travailler à ce que tous les
mouvements de libération qui existent un peu partout se mettent en relation, communiquent, se soutiennent. La mise en réseau
doit s'élargir au plan international. Nous avons en commun d'être faibles
face à un ennemi puissant. Ce peut être notre force, si ce que dit Paul dans la
première épître aux Corinthiens est vrai : « C'est dans la faiblesse... »
5.
Respecter
le chemin que Dieu a choisi en Jésus Christ.
Il s'est fait homme. L'humain est donc assez riche pour
nous dire quelque chose de Dieu.
L'humain est infiniment respectable puisque Dieu a voulu l'assumer. En même
temps, Jésus a témoigné d'une certaine manière d'être humain.
Travailler à
rendre ce monde toujours plus humain, afin qu'il soit plus conforme à l'espérance de Dieu telle qu'elle
s'est manifestée en Jésus, c'est là une priorité absolue. Il ne peut y avoir de
christianisme authentique que sur la base d'un humanisme véritable.
Ici
se pose la question des repères. Dans le supermarché des propositions offertes
en notre temps, il y a plutôt excès de
repères que perte de repères. Pour nous, en tout cas, il y en a au moins deux : la Déclaration des droits de
l'homme et du citoyen, et l'Evangile, et cela nous trace un chemin. C'est pour cela que doivent se mobiliser nos
communautés d'Eglise. Paul VI a rappelé que c'était la nature même de
l'Eglise d'être missionnaire. C'est dire qu'elle
ne trouve pas son sens en elle-même, mais hors d'elle, dans le service du monde
en vue du Règne de Dieu. Un Règne qui déborde de toute part toutes nos
églises. Alors, ne nous y-enfermons surtout
pas. La vraie fraternité commence par la fraternité de combat. S'il s’agit de s'engager dans des combats pour subvertir
le système écrasant dans lequel nous vivons aujourd'hui, la vraie
fraternité, c'est celle des personnes qui sont partie prenante des mêmes
combats, avec les mêmes objectifs et en quête des moyens les plus adaptés. Elle
déborde tout clivage social, racial ou religieux. L'enjeu est trop grave et
trop important pour ne pas mobiliser toutes les bonnes volontés.
Somos
Pueblo, somos Iglesia = Nous sommes Peuple, nous sommes Eglise.
POUR UNE EVANGELISATION LIBERATRICE
En obéissant à
l'Evangile et aux appels de la réalité- vécue par le peuple, les participants
de la rencontre de Vitoria, au cours de trois
journées d'échanges d'expériences, de réflexion et de prière, optent
pour une Évangélisation libératrice, ce qui implique une option claire en
faveur des opprimés. Pour cela ils font les
propositions qui suivent :
1- AU NIVEAU DE LA REALITE DU PEUPLE
DE DIEU
Que ce peuple de Dieu s'organise en communautés de
foi et de vie, communautés autonomes en leur créativité ; mais que, en accord
avec les besoins concrets et les exigences de l'Evangile, elles vivent en
communion avec les autres communautés et
avec leur évêque, centre de l'unité.
Que soit mis en valeur le sacerdoce commun des fidèles,
de telle sorte qu'ils puissent célébrer, non seulement les événements de la vie
quotidienne comme signes de la présence de Dieu, mais aussi les expressions sacramentelles de la foi.
Qu’ii
insiste sur la présence dc l'Église dans le monde en vue du bien de la
communauté humaine plus large: ouverture de
la communauté ecclésiale à la collaboration avec d'autres hommes et groupes par
des services en vue de la
construction d'un monde plus fraternel et plus juste. Respecter et stimuler les
diférents ministères qui surgiront
dans la vie des communautés.
2 - POLITIQUE
Que l 'Eglise participe à la lutte de libération du
peuple, en collaborant pour que celui-ci lui-même découvre les causes de
l'oppression dans laquelle il vit ; en dénonçant toute forme d'injustice (aussi
bien au niveau de l'individu que du système) ; en proposant une société sans
barrière, où soient éliminés les privilèges et le monopole des moyens de
production, et des services et équipements collectifs concentrés aux mains d'une
minorité. Qu'elle prenne part à tout effort qui dénonce et lutte contre tout ce
qui empêche la fraternité et la communion
entre les peuples.
Que
le processus de libération commence à l'intérieur de l'organisation ecclésiale
elle-même. C'est seulement de cette façon
que la parole libératrice sera authentique.
3 - AU NIVEAU DE LA CULTURE
Que soit assumée et respectée
la religiosité populaire dans la mise en valeur de ses gestes et de ses signes.
Que l'on soit
attentif à la culture populaire, en tant que réalité susceptible d'être assumée
dans un processus de libération.
Que l 'Eglise dépasse aussi
bien l'attitude d'exploitation de la religiosité populaire, que l'attitude
indifférente ou même destructrice qui a été souvent pratiquée dans le
passé. La culture traditionnelle ecclésiastique, comme la religiosité populaire
doivent être soumises à une révision critique à la lumière de l'Évangile. Il
faut découvrir les valeurs de protestation
et de dénonciation contenues dans la culture populaire.
Que
le peuple ne soit pas gêné dans la recherche de nouveaux contenus et de
nouvelles formes d'expression dans la vie
ecclésiale.
4 - AU NIVEAU DE LA MÉTHODOLOGIE
Quant à la méthode en vue d'une action efficace à la
base:
Partir toujours d'une analyse
de la réalité.
Adopter une attitude critique devant toute structure
qui empêche la valorisation des expressions authentiques du peuple.
Développer des instruments d'observation et
d'analyse, de telle sorte que le peuple lui-même soit capable d'identifier les
vraies causes des injustices et les possibilités de sortir de cette situation.
Respecter les étapes de la croissance du peuple.
5 — QUANT A LA FORMATION DES AGENTS
DE PASTORALE
n Qu'elle se
fasse autant que possible à l'intérieur de la communauté elle-même.
n Qu'elle soit fondée sur un
processus continuel de réflexion, de révision, d'interprétation et de
planification de l'action.
n Que l'on donne aux agents de
pastorale la possibilité de confronter et de revoir leurs expériences et celles
de leurs communautés, en s'efforçant à un
cheminement en commun, en cherchant à garder une vision plus globale et intégrée de l'action.


