Ne vivre sur terre que pour gagner le
ciel, telle a été l’inhumaine obsession de beaucoup de chrétiens durant
des siècles. Exilés dans la « vallée des larmes » assignée à
l’humanité après l’expulsion de l’Éden, ils devaient se vouer corps et âme à la
religion pour échapper au mal omniprésent et à la damnation. Comme le fruit
défendu, les plaisirs terrestres véhiculaient le péché et la mort. L’unique
voie menant à la félicité éternelle passait par le renoncement aux biens du
monde sous la férule de l’Église. Terrifiante aliénation ! La rédemption par le
sang de Jésus-Christ donnait certes accès au salut ; mais « après »
et « là-haut » seulement.
L’Évangile avait pourtant
anticipé le ciel sur la terre en annonçant que le Royaume de Dieu se
réalise parmi les hommes dès que la bonté l’emporte sur l’indifférence et la
haine, dès que la vérité l’emporte sur le mensonge. Et, incroyable miracle, le
mal et la mort ont à jamais été vaincus sur le Golgotha par la puissance de
l’amour. Même dans les épreuves et les larmes, les Béatitudes du Sermon sur la
Montagne invitent à vivre heureux. Dieu n’est pas à chercher dans les cieux,
mais parmi les humbles à nos côtés. Actualisant la résurrection, le « Corps
du Christ » se construit au fil de l’histoire des hommes. C’est là que
germe notre éternité.
Tributaires du monde, les Églises sont écartelées
entre leurs idéaux universels et les contraintes qui les
enserrent. Leurs valeurs ne peuvent s’incarner que de façon imparfaite et
transitoire. S’ajoutent à cela les contradictions inhérentes aux stratégies
politico-religieuses de conquête et de domination. La proclamation de l’égale
dignité de tous les hommes par le christianisme n’a pas empêché cette religion
d’être plus proche des puissants que des petits, ni de couvrir à son profit
bien des crimes commis par les premiers. Et les ambiguïtés des autres religions
ne sont pas moindres, ni leur violence quand leurs intérêts sont en jeu.
Il n’y a pas de monopole de la vérité
et du salut, mais chaque religion offre des chemins
pour s’en approcher. Alors que la modernité récuse l’archaïque dieu
Tout-Puissant, les religions qui en ont fait leur idole et l’assise de leur
pouvoir se découvrent orphelines et obligées de se dépasser. Inévitable et
douloureux exode ! Comment avancer vers des horizons nouveaux en restant fidèle
à l’essentiel transmis par le passé ? Comment, sans renier la transcendance
nommée Dieu ou autrement, quitter les images obsolètes du divin ? Comment,
dans notre société sécularisée et pluraliste, promouvoir l’homme sans
l’idolâtrer ?
Par delà les légitimes particularités
identitaires des religions se profile, aube d’une possible mondialisation éthique et
spirituelle, un humanisme métis à la fois universaliste et pluriel, tissé du meilleur des philosophies
et des religions passées et actuelles. Congédiant les faux dieux et les
prétentions des peuples élus, l’humanité a vocation à se libérer des avatars profanes
du Veau d’or qui la gangrènent, à lutter pour la justice et de la paix, et à s’enrichir
de toutes les cultures. « Bonne nouvelle », rêve de Dieu ou rêve de
l’homme seulement, le combat pour l’humanisation du monde revêt aujourd’hui une
dimension spirituelle et politique inédite.
Jean-Marie Kohler