Tragiques dérives
Il
n’est pas banal qu’un évêque, théologien renommé et archevêque émérite, exprime
des jugements aussi tranchés sur les erreurs et les abus de la hiérarchie et du
clergé dans un manifeste destiné au grand public. Joseph Doré stigmatise la
levée de l’excommunication de quatre évêques lefebvristes, dont un
négationniste, alors qu’était excommuniée pour avortement la maman d’une
fillette brésilienne de 9 ans violée et enceinte de jumeaux, ainsi que l’équipe
médicale ayant pratiqué l’intervention. « Mais dans quel monde vivent-ils, ces gens-là ? »
s’exclame-t-il au diapason de l’indignation commune. Il dénonce les actes de
pédophilie commis un peu partout dans le monde par des religieux et des prêtres,
et l’occultation de ces crimes par les autorités ecclésiastiques, et il déplore
l’aveuglement d’un feu souverain pontife à l’endroit du peu recommandable fondateur
des Légionnaires du Christ. Il évoque
les « sombres luttes d’influence »
qui minent le Vatican, et leurs malheureuses retombées médiatiques, etc.
Initiative
de salubrité publique, cette stigmatisation s’accompagne d’une mise en garde
lucide et sévère quant à l’avenir du catholicisme et de la foi chrétienne
elle-même. Les comportements répréhensibles décrédibilisent les institutions
ecclésiastiques au point d’hypothéquer la prédication des valeurs dont elles se
réclament. Joseph Doré rappelle haut et fort que l’Église est foncièrement
infidèle à sa mission chaque fois qu’elle ne conforme pas ses actes à ses
paroles, chaque fois qu’elle privilégie ses propres intérêts au détriment des
services qu’elle doit rendre à ses fidèles et au monde, chaque fois qu’elle s’allie
avec les puissants au préjudice de la cause des petits, chaque fois qu’elle se
ridiculise à travers des mises en scène obsolètes, chaque fois qu’elle prétend
détenir seule la Vérité et les clés du salut, chaque fois qu’elle recourt abusivement
au Saint-Esprit pour se justifier et conforter son autorité au lieu de
reconnaître ses difficultés et ses errements. Assez souvent…, somme toute.
Destiné
aux fidèles taraudés par le délitement du catholicisme, ce petit livre les réconfortera
en s’arrimant à l’essentiel. L’auteur insiste sur la primauté de l’amour et sur
l’attention prioritairement due aux plus démunis, préconise l’ouverture à
autrui sans acception d’appartenance religieuse ou profane, appelle à rejoindre
les hommes là où ils sont et tels qu’ils sont, attache une importance cruciale
à l’intelligibilité de la foi et à la nécessité de s’inscrire dans la culture
contemporaine pour penser et transmettre cette foi. Dieu est présenté comme un
mystère que nul ne peut embrasser, mais qui se laisse entrevoir à travers le
mystère de l’homme. Quant au mal, il peut toujours être vaincu par « la puissance de l’amour » dit
Joseph Doré. Mais pour éclairantes
qu’elles soient, ces affirmations apparaîtront à beaucoup trop générales, à
trop prudente distance des questions éthiques, politiques et religieuses qui divisent
la société et l’Église, trop peu engagées dans les difficiles débats et combats
dont dépend notre avenir. Comment s’opposer à la marchandisation du monde et de
l’homme, à l’iniquité et à la multiple violence qui en découle ? Comment
ramener l’Église vers l’Évangile ? Que partager avec les autres religions
et au delà des religions ?
Les défis de la subversion évangélique
« Peut-on vraiment rester
catholique ? » Étrange question
si la condamnation des erreurs et des abus ne met pas en cause le système qui
les produit. Mais surtout, ne s’agit-il pas là d’une question en trompe-l’œil dès
lors que l’auteur postule l’acceptabilité sans préalable du patrimoine
catholique avec, en bloc, les dogmes, les sacrements, la hiérarchie et les
institutions existantes ? Joseph Doré démontre que la voie qu’il a
personnellement suivie, « à cause de
Jésus » rappelle-t-il avec force, l’a gardé fidèle au catholicisme et
heureux dans cette voie – dont acte. Mais, son itinéraire au sein des institutions
ecclésiastiques a été si particulier que les extrapolations qu’il en tire ne
sont pas généralisables, et elles survalorisent implicitement la vie
religieuse, le statut sacerdotal et l’autorité de la théologie. Indépendamment
du fait que les chemins du savoir ne conduisent pas forcément à la foi, pas
même la théologie, les plus graves difficultés actuelles du catholicisme
s’enracinent en amont des questionnements et des parcours individuels.
Il
n’est pas surprenant qu’un évêque théologien identifie a priori les fondamentaux
du catholicisme à ce qui constitue le cœur du message évangélique. Mais ce
raccourci n’est possible qu’en réduisant l’histoire du christianisme à un
enchaînement linéaire et univoque qui escamote assez largement les
bouleversements contradictoires qui l’ont forgée. Que la puissance sociopolitique
de l’Église romaine ait trop souvent servi d’étalon pour décréter le vrai et le
bien ne va pas de soi. Et, face à l’évolution contemporaine, cette Église se
trouve aujourd’hui paralysée par le spectre d’un relativisme que le Magistère
hypostasie et diabolise. La théologie sacralisante et l’anthropologie
naturaliste et réifiée véhiculées par le catholicisme ont débouché sur une impasse
herméneutique, en rupture avec la culture actuelle et hors de « la condition humaine commune à tous ».
Devenue dogmatique, l’Église ne perçoit pas la dimension divinement modeste de la
condition humaine et des réalités de ce monde, et elle opte de ce fait pour des
positions morales et politiques à la fois intransigeantes et ambiguës, aussi
étriquées au regard de l’évangile que des justes aspirations de la modernité.
Le
christianisme étant par essence incarnation dans l’histoire, ce n’est pas la
Tradition qui fait problème. Son développement apparaît tout à fait légitime, mais
cela n’oblige pas à entériner l’intégralité de l’héritage sans inventaire. Les doctrines
et les institutions sont assurément indispensables les unes et les autres pour
tout un chacun et dans toutes les communautés humaines, mais elles ne valent
que par la vie qu’elles portent et qui les transforme sans cesse. Pour
renaître, l’Église devra revenir à l’amour fondateur dont elle est issue, qui
est sa seule raison d’être et qui lui a légué les plus précieuses des valeurs.
Pour cela, elle devra quitter l’encombrante carapace dans laquelle elle s’est
enfermée en sacralisant son passé pour subsister en se repliant au lieu de se
livrer à l’Esprit qu’elle prétend abriter. Bien des choses changeront quand
elle acceptera de se voir telle que les hommes la voient, au lieu d’exiger
qu’ils la voient telle qu’elle devrait être et n’est pas. Joseph Doré vient de
faire quelques pas courageux sur ce douloureux chemin.
Il
est prévisible que les Éditions Bayard vendront bien ce livre – les manifestes
sont à la mode et le lectorat potentiel a été bien ciblé. Mais ne faut-il pas
aller beaucoup plus loin ? Suffit-il de toucher les ouailles encore
pratiquantes alors que tant de croyants, et des plus fidèles parfois, se détournent
des institutions religieuses en raison, précisément, de leur attachement à
Jésus et à son message ? Ces chrétiens-là ne devraient-ils pas, avec leurs
questions vraiment trop « catholiques » pour être seulement « catholiques
romaines », préoccuper en premier lieu les responsables de l’Église ?
Pour endiguer l’hémorragie en cours, vaine est l’apologétique et ce n’est pas
tant la moralité qu’il faut réformer que les inadéquations qui vicient et
bloquent en profondeur le système religieux en place. Porter l’évangile hors
les murs requiert depuis toujours, et aujourd’hui plus que jamais, une audacieuse
subversion évangélique. Dans le sillage de la révolution annoncée par le
Magnificat et par l’oracle d’Isaïe qu’il aime citer[1], l’évêque
théologien Joseph Doré n’a peut-être pas dit son dernier mot…
Jean-Marie Kohler
[1] Que
direz-vous aux gens qui doutent qu'un archevêque puisse risquer les choix
subversifs que recommande l'Evangile ?
Je leur dirai d'abord que je me suis moi-même interrogé avant d'accepter la charge
d'évêque. Je me sentais bien dans mes responsabilités de théologien, utile à
l'Eglise et reconnu par mes collègues. M'impliquer comme archevêque dans
l'appareil ecclésiastique ne me tentait pas, et plusieurs de mes amis m'ont
déconseillé de me compromettre à ce point dans les institutions… Mais voilà,
j'ai décidé de me laisser interpeller et de relever le défi (…). Au cœur de
tout cela, la subversion évangélique inhérente à ma foi devait revêtir une
dimension nouvelle dans ma mission apostolique. Car c'est bien une forte
contestation de l'ordre établi qui a été annoncée dans le Magnificat et le
texte d'Isaïe lu par Jésus à la synagogue de Nazareth : "Il renverse les puissants de leur trône, élève les humbles,
comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides", et "Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle
aux pauvres, annoncer la délivrance aux captifs, rendre la vue aux aveugles et
la liberté aux opprimés". Extrait d’une interview accordée par Joseph
Doré dans le cadre des Conférences Culture et Christianisme (propos recueillis
par J.-M. K. en 2003) – voir www.recherche-plurielle.net.