On m’a invitée
pour parler de « la question des femmes » 50 ans après le Concile Vatican II,
un peu pour faire le bilan, mais aussi, dans l’optique de la préparation du
cinquantenaire de la clôture de Vatican II, en 2015. J’ai prévenu que je ne
parlerai pas sur ce qui se passe au sein de l’Eglise institutionnelle, où la
hiérarchie s’obstine à promouvoir une théologie de l’inégalité entre femmes et
hommes qui, entre autres, est en flagrante contradiction avec le sacrement du
baptême. Je ne parlerai pas non plus de la résistance des religieuses
américaines au Vatican. Mais je préfère regarder un peu la question des femmes
dans ce monde, sur lequel Vatican II voulait que s’ouvre l’Eglise. Ce monde
dans lequel nous, la communauté des disciples de Jésus, femmes et hommes,
devrions être le sel et la levure.
Comme l’a
montré la théologie féministe, les femmes ont joué un rôle très important dans
la vie de Jésus et aussi après, dans les premières communautés chrétiennes,
mais aussi tout au long de l’histoire du christianisme. La plupart du temps
leur présence et leur action sont cependant restées invisibles et
dévalorisées. Ou alors, par exemple avec
les procès de sorcières, les femmes ont servi de bouc émissaire ou de révélateur pour toutes les angoisses et
complexes des hommes, et notamment des hommes d’Eglise.
Cela a
beaucoup changé depuis le Concile. Non pas parce que les femmes sont plus
actives qu’autrefois, mais probablement plutôt parce que leur présence et leur
action ont gagné en visibilité. Parce qu’elles ont pris la parole et commencé à
parler à la première personne, à se dire elles-mêmes, et parce qu’elles
rejettent de plus en plus de se laisser définir par les hommes au pouvoir et
d’avoir des comportements normés par une culture patriarcale.
J’ai choisi de
structurer mon exposé en partant d’un document du Pape Jean XXIII publié en
1963, peu après l’inauguration du Concile Vatican II et deux mois avant sa
mort. Il s’agit de l’encyclique Pacem in terris - Sur la paix entre toutes les
nations, fondée sur la vérité, la justice, la charité et la liberté.
On peut y voir
son testament. Elle fut rédigée au moment de la crise des missiles à Cuba et de
la menace d’une guerre nucléaire. Pour la première fois dans l’Eglise, un pape
s’adresse non seulement aux catholiques mais à toute personne de bonne volonté.
Et l’encyclique reconnaît la légitimité des Droits humains et se les approprie
en quelque sorte. Avec cette encyclique, nous assistons à une conversion de
l’Eglise. Après les avoir combattus, l’Eglise se met désormais au devant de la
scène en tant que grande défenderesse des Droits humains. Ce zèle diminue
cependant depuis quelque temps. Serait-ce parce qu’elle se voit de plus en plus
acculée sur la défensive quant à l’état des Droits humains en son propre sein ?
Pacem in
terris est également l’encyclique qui nous indique comment Jean XXIII
diagnostiquait les trois défis centraux du monde auxquels l’Eglise devait
s’ouvrir, qu’il définit comme étant les trois signes des temps.
J’ai choisi de
regarder comment des femmes ont contribué au façonnement de la réalité que nous
vivons dans les trois domaines retenus par le Pape, et qui ont eu et ont encore
une grande influence sur la vie au sein de notre communauté ecclésiale.
Je cite :
40 - D'abord la promotion économique et sociale des classes laborieuses.
Celles-ci ont, en premier lieu, concentré leurs efforts dans la revendication
de droits surtout économiques et sociaux ; puis elles ont élargi cet effort au
plan politique ; enfin au droit de participer dans les formes appropriées aux
biens de la culture. Aujourd'hui, chez les travailleurs de tous les pays,
l'exigence est vivement ressentie d'être considérés et traités non comme des
êtres sans raison ni liberté, dont on use à son gré, mais comme des personnes,
dans tous les secteurs de la vie collective : secteur économico-social,
culturel et politique.
41 - Une seconde constatation s'impose à tout observateur : l'entrée de la
femme dans la vie publique, plus rapide peut-être chez les peuples de
civilisation chrétienne ; plus lente, mais de façon toujours significative, au
sein des autres traditions ou cultures. De plus en plus consciente de sa
dignité humaine, la femme n'admet plus d'être considérée comme un instrument ;
elle exige qu'on la traite comme une personne aussi bien au foyer que dans la
vie publique.
42 - Enfin l'humanité, par rapport à un passé récent, présente une
organisation sociale et politique profondément transformée. Plus de peuples
dominateurs et de peuples dominés : toutes les nations ont constitué ou
constituent des communautés politiques indépendantes.
Voilà donc sur
quoi je vous invite à réfléchir aujourd’hui :
Dans un
premier temps nous regarderons le monde du travail. Dans un deuxième temps nous
nous arrêterons sur les femmes comme sujet politique et la réorganisation de
l’espace public et privée, et finalement on réfléchira un peu sur la question
des femmes et la décolonisation.
Premier signe
des temps : Les travailleurs rejettent un modèle économique et social qui nie
leur humanité ou Une éthique sociale féministe de la libération
Cela fait donc
plus de 50 ans qu’ils ont rejeté ce système. Et où en sommes-nous aujourd’hui ?
Avons-nous réussi depuis 50 ans l’humanisation du système économique et social?
La crise
actuelle semble le contredire : Le phénomène de l’exclusion ne cesse de
grandir, accompagné d’une augmentation flagrante des maladies psychiques, de la
consommation de tranquillisants. La
croissance économique va de pair avec une dégradation de l’environnement
et l’exode de populations toujours plus nombreuses de leur milieu d’origine.
Les remèdes
proposés par ceux qui nous gouvernent ne semblent pas avoir l’effet désiré.
Pourquoi ? Ne serait-ce peut-être pas parce qu’ils n’osent pas changer de
regard, d’abandonner un paradigme démodé ?
Comment pourraient-ils trouver des remèdes aux maux engendrés par le
patriarcat s’ils s’accrochent à gérer le monde selon cette logique ?
C’est
l’hypothèse d’un groupe de féministes des pays européens de langue allemande,
qui à partir du postulat que le patriarcat est moribond se sont lancées dans
une analyse féministe de notre monde actuel dans le but de rendre possible le
Bon Vivre pour toutes et pour tous. (www.gutesleben.org)
Que
disent-elles ?
Elles
affirment qu’il faut recadrer le concept d’économie et le libérer de l’emprise
du fondamentalisme néolibéral. Elles produisent une éthique sociale féministe
de la libération.
Contrairement
au dogme du fondamentalisme néolibéral l’économie n’est pas le Marché. Le mot «
Economie », qui est d’origine grecque, est composé de deux notions : oikos –
maison, dans le sens de la cellule sociale constituée par l’ensemble de tous
ceux et celles qui composent la grande famille, à l’époque de la polis grecque,
y compris les esclaves et les animaux domestiques. Ils sont tous propriété du
chef de la maison et lui sont donc tous et toutes assujettis. Puis nomos
l’administration.
Alors selon la
définition classique de l’économie il s’agit d’administrer les biens et
services d’une maison ou d’une société pour satisfaire les besoins de tous ceux
qui en font partie.
Cela implique
que nous sommes des êtres nécessiteux. Que nous avons des besoins qui doivent
être satisfaits. Nous dépendons les uns des autres. Nous ne pouvons pas exister
au singulier, mais nous sommes par nature des êtres au pluriel. Comme nous le
professons d’ailleurs : nous sommes créés à l’image d’un Dieu trinitaire.
Nous avons été
créés dépendants et nécessiteux. Et cela commence avec notre naissance, notre
nativité. (Pour toute cette partie voir
Ina Praetorius : http://www.youtube.com/watch?v=7NcHkwSqKRo)
. Car avant d’être des mortels, nous sommes d’abord des êtres qui avons pris
forme et avons passé les premiers mois de notre existence dans une matrice ou
utérus : dans le corps vivant d’une femme. Et à la naissance, en sortant de la
matrice de notre mère, nous avons continué à vivre dans une matrice plus large,
dont nous dépendons et qui est constituée par l’environnement naturel et social
dans lequel nous baignons et sans lequel toute vie est impossible. A notre naissance, il a fallu que l’on prenne
soin de nous pour survivre. On nous a absolument tout donné et cela dans la
gratuité absolue : La nourriture, la protection, le langage, etc…
Ce sont des
faits que le patriarcat a toujours essayé d’effacer, de rendre invisibles, car
ils remettent en question un postulat central de la vision patriarcale du
monde, celle de l’existence d’êtres autonomes. Le modèle de l‘être humain est
l’Homme autonome. Aujourd’hui et dans la culture dominante, c’est l’homme
blanc, de classe sociale supérieure, dans la force de l’âge, hétérosexuel, en
bonne santé…. Il constitue la mesure de l’humain, le reste étant considéré
comme « des minorités » : les femmes, les enfants, les vieux, les malades, les
étrangers, les personnes de couleur, etc… Cet « Homme autonome » se considère
libre. Libéré de travailler pour satisfaire ses besoins vitaux, puisque ceux-ci
sont satisfaits par le travail d’autres êtres hiérarchiquement inférieurs : les
femmes, les esclaves, les étrangers, les pauvres, les animaux domestiques,
etc… Et il se consacre à définir le
monde et à contrôler les autres.
Voici comment
dès l’antiquité grecque s’est produite une polarisation du monde entre deux
sphères opposées et hiérarchisées :
Dieu
|
Esprit
|
Théorie
|
Infini
|
Polis
|
Homme
|
Liberté
|
Autonomie
|
Contrôle
|
Parole
|
matière
|
corps
|
pratique
|
finitude
|
oikos
|
femme, esclave, étranger,
animaux
domestiques
|
besoins
|
dépendance
|
service
|
le nommé, ce dont on parle
|
Depuis ce
temps, la définition de base de l’économie n’a pas changé, de même que pas non
plus le désir d’occulter notre (inter)dépendance intrinsèque. Avec
l’industrialisation la division du monde est « enrichie » en haut par la
monétarisation du marché et en bas par l’amour.
Monnaie / Marché
|
amour
|
On crée une
nouvelle sphère d’indépendance supposée : Le marché monétarisé, c’est-à-dire
régi par l’argent et les lois de sa multiplication à travers le système de
l’intérêt. Voici ce qui occupe dorénavant ce que l’on entend par « économie ».
« L’oikos » c’est-à-dire l’espace dans lequel sont satisfaits plus de la moitié
de tous les besoins humains, est ignoré, occulté, rendu invisible et considéré
comme une grandeur négligeable. Et il est délégué à des êtres dont on ne
comptabilise pas le travail, des êtres rendus invisibles également. Et le pire
est que les personnes qui effectuent ces tâches si importantes, comme une mère
de famille, diront elles-mêmes « qu’elles ne travaillent pas ». La dépendance
est donc occultée dans ce système patriarcal, car elle est considérée comme
honteuse, puisqu’elle est contraire au postulat d’autonomie. La reconnaître
exigerait de se reconnaître redevable.
Pour les
féministes auxquelles je me réfère, il
ne faut pas voir une antinomie ou une contradiction entre autonomie et
(inter)dépendance, mais il faut comprendre que la liberté a toujours lieu dans
la relation, qu’il s’agit d’une liberté relationnelle.
Comme le
remarque la théologienne protestante Ina Praetorius (http://www.inapraetorius.ch/index-fr.php),
au moment des Lumières, Dieu a été
déplacé vers la sphère inférieure, la religion étant devenue une affaire
privée. La science et la raison prennent la place de la religion, et en
compensation les sentiments sont introduits dans la sphère inférieure. On
distingue dorénavant également entre culture et nature :
Science
|
Raison
|
Culture
|
dieu/religion
|
sentiments
|
nature
|
Le marché
devient donc maintenant l’espace de l’indépendance supposée et le propriétaire
d’argent devient synonyme de l’Homme. La polis, l ‘Etat, devient « l’épouse de
monsieur le Marché », lui devient donc subalterne et est soumise à son
contrôle. L’Etat et les familles doivent se charger des dépendants, de la
satisfaction de leurs besoins. Et l’Etat doit garantir la stabilité monétaire,
politique et juridique, fournir des infrastructures, passer des lois pour
alléger le poids fiscal des riches, etc..
Garantir tout ce qu’il faut pour que Monsieur le Marché puisse triompher
et célébrer son expansion.
Mais le
système entre en crise au fur et à mesure que les êtres définis comme
inférieurs n’acceptent plus le rôle qui leur est attribué, et que la nature,
l’environnement, ce que nous appelons la création, ne supporte plus les dégâts
qui résultent du découplage des sphères d’indépendance supposée. Contrairement à l’argent qui est une fiction
– par ailleurs très utile -, qui appartient au monde virtuel, les océans, les
déserts, les forêts, les glaciers, etc.
ainsi que nos corps vulnérables sont bien réels.
Que faire ?
Nos féministes
proposent plusieurs axes d’action, dont je vous en présente deux :
1/ le
développement de ce qu’Ina Praetorius appelle la « merdologie », (http://www.pelicanweb.org/solisustv06n12page2inapraetorius.html)
une discipline composée de la théorie,
de l’économie et de l’éthique de la merde. Il s’agit de réfléchir et de prendre
conscience de ces secteurs de l’économie qui dans notre société sont considérés
particulièrement « ingrats », mais indispensables, et notamment le travail domestique
(en particulier des tâches telles que changer des couches et nettoyer les WC),
le travail des soins aux personnes dépendantes (encore changer des couches et
nettoyer des WC) et le travail dans l’agriculture (nettoyer l’étable). Il
s’agit de penser et de rendre visibles tous ces aspects fondamentaux de notre
existence qui sont rendus invisibles, considérés comme honteux, tabous, et qui
sont à la base des rapports de pouvoir et de genre. Il s’agit de questions
écologiques, liées au recyclage, à la décharge des ordures et des déchets, de l’économie des soins, de la canalisation
et des systèmes sanitaires et d’hygiène, de l’agriculture (voir aussi : http://www.youtube.com/watch?v=JKqQVuiUDHE)
, etc… qui fait ce travail ? Que ferions-nous si personne ne voulait plus faire
ces travaux ? Quel en est le statut social, la rémunération ?
2/ s’engager
dans le mouvement pour un Revenu de Base Universel Inconditionnel et suffisant
pour garantir une vie en dignité. Il s’agit de promouvoir l’idée de séparer
TRAVAIL et REVENU. Il s’agit de questionner le mythe qu’il faut travailler pour
avoir un revenu. Que les personnes perçoivent des revenus qui correspondent à
l’utilité de leur travail pour la société. Que seulement une activité rémunérée
par de l’argent est du travail.
Et puis, notre
système économique détruit de plus en plus d’emplois rémunérés, par la
rationalisation, l’automatisation, etc… en même temps, beaucoup d’activités
utiles et nécessaires ne sont ni reconnues ni rémunérées et bien des besoins
humains et sociaux ne sont pas satisfaits, car ils impliquent un travail que
personne ne veut faire, parce que les gens qui voudraient le faire sont
occupées à gagner de l’argent.
Un Revenu ou
allocation de base universelle et inconditionnelle libérerait les gens, car ce
n’est que lorsque je ne dois pas être rentable que je peux opter pour faire des
choses productrices de sens et non pas d’argent. Malheureusement je ne peux pas
approfondir plus toute cette question passionnante, mais il y a des vidéos en
français qui peuvent donner des détails plus concrets sur le sujet (voir
notamment : http://www.youtube.com/watch?v=03gfl-tgrG8,
et visiter le site : http://revenudebase.info). Il existe depuis trente ans un mouvement
international pour le Revenu de Base qui organise des Congrès tous les deux
ans. Je viens d’assister au 14e Congres qui s’est tenu au mois de septembre
près de Munich et j’y ai rencontré des activistes français, espagnols,
néerlandais, américains, belges, canadiens, brésiliens, japonais, de l’Inde,
africains, etc… Il y a déjà des projets pilotes très prometteurs dans plusieurs
pays du Sud, comme en Inde, en Afrique, au Brésil. En Suisse, une pétition a
été lancée au printemps pour recueillir 100.000 signatures pour demander au
Parlement de modifier la constitution et en faire un droit constitutionnel. Ils
sont à quelques 47.000 signatures. Une pétition au niveau européen a échoué
pour des raisons formelles, mais elle vient d’être révisée et relancée.
Deuxième signe des temps : Les femmes deviennent sujet politique et réclament la reconnaissance de leur Droits humains - Réorganisation de l’espace public / espace privé
La maitrise de
leur fécondité, la mécanisation/automatisation du travail domestique et la
division sociale toujours plus poussée du travail en général a eu des
répercussions profondes sur la vie des femmes.
Maitrise de la fécondité, mécanisation du travail domestique et
approfondissement de la division sociale du travail sont des phénomènes qui se
conditionnent mutuellement. Le progrès de la recherche a permis de produire la
pilule et en même temps de développer l’industrie et le marché de
l’électroménager. Mais il fallait en parallèle créer le besoin pour ces
produits ainsi que le pouvoir d’achat pour les consommer. Quoi de mieux que de
faire participer le plus grand nombre de femmes au marché de l’emploi, les
éloigner du domicile, pour créer le besoin de diminuer le poids du travail
domestique, afin qu’elles aient le temps suffisant pour vaquer à ces deux
sortes d’occupations. A condition aussi qu’elles fassent moins d’enfants. Et
puis, si elles disposaient d’une rémunération, elles pouvaient payer ces
produits électroménagers qui allaient leur faciliter la vie en mécanisant une
partie des tâches ménagères. On peut dire que ceci est, dans une large mesure
une réalité aujourd’hui, au moins dans le monde occidental. Ce qui reste par
contre encore à parachever est que les hommes, qui voient désormais diminuer le
poids de leur responsabilité de fournir les moyens financiers nécessaires à la
famille, assument leur part dans le travail domestique.
L’indépendance
économique des femmes et la maitrise de leur fécondité assortie d’infrastructures sociales de prise en charge
des enfants, des personnes âgées et des malades pendant qu’elles travaillaient
à l’extérieur de leur foyer, sans que les hommes les remplacent dans ces
activités ou les partagent équitablement, allait avoir des répercutions énormes
sur l’institution de la famille telle qu’elle s’était développée depuis la
révolution industrielle. Dans la société pré-industrielle, comme on a vu, la
famille était un ensemble économique relativement autosuffisant où chaque
membre apportait quelque chose à l’ensemble. La grande famille était la norme.
Et selon l’hypothèse du sociologue allemand Ulrich Beck dans son livre écrit
avec sa femme, Elisabeth Beck-Gernsheim, « Le chaos complètement normal de
l’amour » (1990), l’industrialisation allait amener deux grands bouleversements
: 1/ la séparation du lieu de travail et du domicile et 2/ la grande famille cédait
la place à la famille nucléaire constituée d’un couple et leurs enfants. La
famille devient alors une institution à caractère féodal, les relations du
couple des relations de servage : le mari fournit « protection » et les moyens
d ‘acheter de quoi vivre, la femme est réduite à la servitude au domicile, doit
obéir à son époux et est redevable de la corvée, c’est-à-dire du travail
domestique non rémunéré et dont se produit une dévalorisation croissante. En
fait, l’industrialisation a signifié une régression pour le statut des femmes,
qui était meilleur ou tout au moins, moins mauvais dans des périodes
antérieures.
Mais avec la
maitrise de leur fécondité les femmes peuvent vivre dans leur propre chair ce
que les hommes ont toujours vécu : la séparation entre sexualité et
procréation. Et avec l’indépendance économique, elles s’affranchissent aussi de
la servitude propre au modèle de famille de l’époque industrielle. Le
patriarcat est fortement ébranlé. Les femmes n’ont plus besoin de « protection
» masculine et les hommes ne peuvent plus prétendre à leur serf privé. Le taux
de divorce peut être pris comme indicateur de ces changements. Il monte en
flèche.
Le féminisme
de la deuxième vague apparaît et revendique que le privé est politique. La
famille comme lieu de socialisation du système de pouvoir patriarcal entre en
crise, le patriarcat en souffre les conséquences. Et 50 ans après Pacem in
terris et Vatican II, nous avons des femmes à la tête de plusieurs pays du
globe et le pluralisme des modes de vie devient une réalité de plus en plus
culturellement accepté. Le privé a triomphé du politique.
Le patriarcat
est mortellement blessé par toutes ces évolutions et ses plus grands partisans
s’organisent pour sa défense. Surgissent les différents fondamentalismes, qui
au-delà de quelques différences superficielles, sont tous d’accord sur une
chose : la misogynie. La femme incarne pour eux l’Autre, celui qui doit être
défini, contrôlé, dominé et/ou « protégé ». Se réclamant les gardiens de la
tradition, les représentants sur Terre de leur Dieu, les seuls et légitimes détenteurs de La
Vérité, ils partent tous en croisade contre les droits des femmes, qui
symbolisent le droit à la différence, le droit à l’altérité, le droit à la
pluralité. La famille nucléaire hétérosexuelle procréatrice de type féodal est
érigée en modèle unique et sacré depuis la nuit des temps. Les femmes sont
expropriées de leur corps qui devient soit couveuse pour les uns, objet sexuel
ou marchandise pour les autres, et elles
sont bannies de l’espace public, sauf quelques exceptions qui servent d’alibi.
La sécularisation et la laïcité, c’est- à - dire l’acceptation de l’altérité,
du pluralisme, sont combattues, si ce n’est pas explicitement, c’est par la
manière d’agir.
Une conclusion
importante qu’on peut donc tirer de tout ceci est que toute lutte contre les
fondamentalismes et pour la laïcité doit partir nécessairement de la
reconnaissance et de la promotion des droits des femmes, des droits de l’Autre.
Et un symptôme
de plus pour l’ébranlement du patriarcat est que face à la montée des
fondamentalismes, nous assistons à une sécularisation grandissante, qui peut
paradoxalement aller tout à fait de pair avec ce que l’on nomme un « retour du
religieux ».
Regardons le
cas du fondamentalisme catholique qui est celui que nous subissons dans notre
propre chair. Le Concile Vatican II avait préconisé la liberté religieuse et la
liberté de conscience. Or loin de concevoir ces libertés dans leur intégralité
et dans l’ensemble de l’esprit des Droits humains, pour le Vatican, elles sont
instrumentalisées pour réclamer des privilèges.
L’Etat doit se limiter dans ses prétentions de contrôle et son droit de
regard en ce qui concerne les activités de l’Eglise, même lors que celles-ci ne
sont pas de l’ordre strictement spirituel mais de l’ordre économique. Ainsi : pas de droit de grève pour les 1,3
millions de salariés d’entreprises du secteur social (éducation, santé,
personnes âgées, etc..) appartenant à l’Eglise en Allemagne, et cela au nom de
la liberté de religion. (Quoique
peut-être y aura-t-il bientôt des évolutions dans ce domaine, vue une
décision toute récente d’un tribunal allemand en la matière). Voilà que
l’Eglise se porte en grande défenderesse de la séparation de l’Eglise et de
l’Etat. Ce qui ne l’empêche pas pour autant d’encaisser les impôts de l’Eglise
ni d’exiger des financements publics de différentes sortes. C’est cela la
liberté religieuse. Or, quand la hiérarchie s’arroge à son tour le droit de se
mêler de processus législatifs, quand le Vatican/Saint Siege participe par
exemple aux travaux des Nations Unies et tente d’imposer au monde entier ce
qu’il considère être la doctrine catholique en matière de maitrise de leur
fécondité par les femmes, auxquelles elle ne reconnaît pas de liberté de
conscience en matière d’avortement, il se revendique comme Etat et prétend
parler au nom, non pas du petit millier de citoyens de la Cité du Vatican, mais
de la communauté catholique universelle, voire de l’humanité entière.
Mais dans la
société européenne au moins, la séparation du religieux institutionnel et du
politique est de plus en plus un acquis culturel, s’il ne l’est pas dans les
lois de tous les pays. Et plus encore, aujourd’hui pour la grande majorité des
fidèles catholiques, et non seulement en Europe mais dans le monde entier, on
peut parler d’une sécularisation de deuxième degré, car dans leur vaste
majorité nous pratiquons la séparation entre l’Eglise institution et la foi. Il
suffit de penser à la pratique de la contraception.
Il faut cependant
rester très vigilants, car les fondamentalismes s’allient entre eux, se
professionnalisent de plus en plus en matière de lobbying politique et savent
instrumentaliser le langage des Droits humains et toutes les institutions politiques modernes.
Et ils dominent très bien les moyens modernes de communication.
Troisième signe des temps : Les femmes comme décolonisatrices ou « Ne me
libérez pas, je m’en charge ! »
Il y a tout
juste quinze jours, j’ai assisté à un colloque organisé par le Collectif
Féministe pour l’Egalité (CFPE) à Paris, une organisation née du débat sur le
port du voile musulman. Une des
intervenantes a proféré, à un moment donné, l’exclamation suivante : « Ne me
libérez pas, je m’en charge ! » Cet énoncé résume très bien ce que l’on pourrait
appeler la décolonisation de la pensée. Comme le dit le Thinktank
interreligieux féministe en Suisse ( http://www.interrelthinktank.ch)
dans la présentation de leur Manifeste
de 2011 intitulé « Liberté des femmes et religion sont conciliables » : On discute
de la religion sur la base de ses manifestations et symboles extérieurs – et
généralement de manière négative. Ceci est particulièrement vrai concernant les
“religions immigrées”. La religion est souvent utilisée en politique comme
instrument pour identifier et définir une culture normative. Elle sert à
définir et à défendre une « culture et des valeurs chrétiens dominantes » contre les diverses
populations et cultures de migrants. Bon nombre de féministes et quelques
groupes de gauche font l’équation entre « religion » en tant que telle et
fondamentalisme, discrimination des femmes et obscurantisme. Leur lutte pour
les droits des femmes est souvent aussi une lutte contre la religiosité. Les
débats féministes sur l’égalité de genre et les droits des femmes privilégient
souvent un concept occidental absolutiste de l’émancipation qui impose comment
des femmes croyantes non occidentales (et en particulier musulmanes) devraient
s’émanciper. Une telle attitude nie leur droit à l’autodéfinition et à l’auto-détermination.
Par le matraquage permanent du stéréotype de « la » femme musulmane opprimée,
toute une religion est stigmatisée comme misogyne. En même temps, cela fait le
jeux de groupes d’extrême droite qui soutiennent la libération de femmes
musulmanes opprimées tout en promouvant l’islamophobie et la xénophobie ».
Dans cette
partie je ne m’attarderai pas sur le processus de réorganisation géopolitique
de la planète qui a eu lieu après la fin de la Deuxième Guerre mondiale et
qu’on nomme décolonisation. Car mes connaissances dans cette matière
extrêmement complexe sont insuffisantes. Je ne veux retenir que le fait que les
populations et les territoires qui se trouvaient sous la domination politique
et économique directe et patente des puissances européennes se sont libérées,
dans des conflits sanglants, de ce joug, pour succomber à une nouvelle forme de
domination, moins immédiate et visible, mais au moins aussi violente, sinon
plus violente encore.
La
colonisation avait été justifiée par le paradigme patriarcal et raciste de la
suprématie de l’Homme blanc, compris comme le produit le plus achevé de
l’Histoire universelle, la mesure du
progrès et du bien. Et l’Allemagne nazie a montré les résultats de la mise en pratique
méticuleuse de cette idéologie.
L’analyse
féministe des rapports de genre dans une société patriarcale a permis de
comprendre le paradigme central qui polarise la réalité et crée une hiérarchie
entre ces deux pôles opposés, le masculin incarnant la norme et le féminin la
déviance et la déficience. Or, en matière de colonisation nous trouvons le même
paradigme. L’Autre, le non européen, le non-blanc, sa société, sa culture, sa
religion, son système économique, tout est défini dans des termes de
déficience, de manque, d’imperfection, dans un monde polarisé et où l’Homme
blanc et son monde occupent la sphère hiérarchiquement supérieure et « l’Autre
» la sphère inférieure.
Et il faut se
rappeler que les colonisateurs se sentaient dépositaires d’une mission divine
d’aller prêcher à toutes ces populations « ignorantes » et donc « infidèles »
la Bonne Nouvelle d’un Dieu (mâle, blanc et aux yeux bleus) qui attendait
qu’ils prennent leur croix sur leurs épaules pour le suivre au Calvaire, afin
d’être sauvés de leur péchés, de toutes leurs « idolâtries » et de leurs Dieux,
qui par définition ne pouvaient pas être le Bon Dieu car ils étaient autres.
Et il faut
prendre conscience que nous avons été toutes et tous si profondément «
évangélisés » dans cette pensée qu’on la retrouve partout dans toutes les
formes de connaissance du monde développé en Europe et en Occident depuis 1500
ans. Or, c’est avec la décolonisation, avec l’expansion de l’impérialisme
néolibéral et la crise de l’Etat-Nation et des identités collectives, qui
résultent de la croissance de la domination politique des corporations
multinationales et transnationales, ou pour le dire autrement, par la
globalisation, qu’à partir du féminisme, qui est un humanisme critique de
libération, nous arriverons peut-être à une prise de conscience et une
compréhension de cet assujettissement de la pensée. Alors peut-être
arriverons-nous à nous en libérer, à décoloniser la pensée.
Il faut partir
d’une épistémologie féministe, c’est- à -dire de la question : comment est-ce
que nous connaissons ce que nous connaissons, en tant que femmes, c’est- à
-dire en tant qu’Autre ? C’est en nous situant donc dans l’altérité, dans la
perspective de l’Autre, de celui ou plutôt de celle qui n’est pas La Norme, que
nous osons entrer en dialogue avec les autres « Autres » : les non blanches,
les pauvres, les non hétérosexuelles, les malades, les vieilles et les jeunes,
les étrangères, les musulmanes voilées et non voilées, etc.. et que nous les
écoutons. Nous leur donnons la parole, ou plutôt, nous nous taisons. Et nous
permettons qu’elles la prennent et se disent elles-mêmes, qu‘elles se
définissent ainsi que leurs désirs, leurs conceptions du Bon Vivre. Et voilà
que nous découvrons les théologies féministes indigène, noire, womaniste,
mujerista, musulmane, queer, éco-féministe, etc…
Et nous
constatons qu’il y a discordance avec le message de la Pensée Unique. De la
pensée hégémonique. Qu’il y a des perspectives alternatives, des définitions
alternatives et multiples de ce qu’est une femme, de ce qu’elle souhaite faire
de sa vie, des moyens de son émancipation et de ce dont elle aspire à se
libérer. Ce n’est pas à nous, en tant qu’Occidentaux en crise identitaire ou à
quiconque de leur imposer ce qu’est l’émancipation de la femme, ni de ce qu’est
une femme libre.
Et ce dialogue
nous amène à nous questionner sur notre propre libération en tant que femmes et
par delà en tant qu’hommes aussi. Est-ce que nous sommes libres ? Ou est-ce que
peut-être nous ne faisons que nous conformer à un modèle culturel hégémonique
façonné et imposé par le Marché, par les médias et la consommation ? Par un
marché de l’emploi régi par la loi du profit et de l’argent ? Est-ce que nous
avons part au Bon Vivre ou ne
sommes-nous pas plutôt des rouages aliénés dans un système inhumain et
deshumanisant qui détruit notre planète et plonge des populations entières dans
la misère, la transhumance, la guerre, etc…
Ce dialogue
nous permet également de comprendre que nous devons être très vigilants quant à
l’instrumentalisation néocolonialiste de la lutte pour les droits des femmes…
Les grandes machines de façonnage de l’opinion publique, qui sont très souvent
dans les mains de potentats économiques, font du matraquage systématique des
stéréotypes des femmes dans les pays autres que les nôtres, ou dans des
cultures autres que les nôtres. On nous montre systématiquement ces femmes
comme des victimes soumises et vulnérables. Ce faisant on prépare le terrain
pour justifier que « l’Homme blanc aille défendre des femmes brunes de
l’oppression par des hommes bruns ». Et on dissimule en même temps toute
l’oppression dont sont victimes les femmes – et aussi les hommes - dans nos
pays et nos cultures. Il suffit de penser au culte du corps et à la
sexualisation à outrance de notre société. Il suffit de penser à la violence du
genre dans nos pays « développés » , il suffit de penser à l’oppression des
femmes au sein de notre propre Eglise.
Conclusion :
Je termine
sans offrir des solutions ni donner des réponses, mais simplement en ayant posé
quelques questions et suggéré quelques pistes.
Nous nous
définissons comme membres d’une communauté de disciples basée sur
l’enseignement de l’Evangile. C’est un message de libération. Il nous dit que
nous avons le droit et l’obligation de voir par nos propres yeux, de marcher de
nos propres pieds et ce faisant de faire notre propre chemin, de sortir de nos
prisons quelles qu’elles soient. Comme j’ai appris auprès d’Asma Lamrabet, une
théologienne féministe musulmane marocaine que je ne peux que vous recommander
(voir : http://www.gierfi.org/) , le
postulat de ne croire qu’en un Dieu unique, de ne pas admettre d’autres Dieux à
côté de lui (ou d’elle) est libérateur dans le sens que cela me permet de
m’affranchir de toute soumission à qui ou à quoi que ce soit : ni le pape, ni
l’argent, ni le sexe, ni la consommation, ni la carrière, ni rien d’autre.
Comme le disait Teresa d’Avila : Solo Dios basta : Dieu seul suffit. J’ai aussi appris d’elle que le Coran est un
message de libération au même titre que l’Evangile. (Mais qu’il faut savoir le
lire, comme il faut savoir lire l’Evangile). Qu’en fait il ne veut pas
instituer une nouvelle religion mais rappeler le message libérateur de la
Bible, que les gens avaient tergiversé et oublié entretemps. Et qu’elle
travaille à déblayer la conception patriarcale qui domine le monde musulman
actuel pour revenir aux sources, au texte lui-même et rappeler qu’il s’agit
d’un message libérateur et d’équité des genres. Qu’il est une source et un
outil pour l’émancipation des femmes musulmanes, dans la loyauté à leur culture
et leur tradition.
Jesus proclame
un Dieu de la vie, et il cherche à libérer toutes les personnes qu’il rencontre
de la souffrance, de la faim, de la maladie, de la peur, de l’exclusion. Alors
comme disciples nous devons continuer sur cette voie :
- Dans un système économique où
l’emploi rémunéré devient de plus en plus précaire et rare, nous pouvons œuvrer
pour que toute personne ait droit à un revenu qui lui permette de vivre une vie
en dignité et vaquer aux occupations qui donnent sens à sa vie et qui créent du
tissu social. Nous pouvons également, comme le dit Marcela Lagarde, une
féministe mexicaine, nous engager dans la « maternisation de la société et la
dématernisation des femmes », c’est- à -dire faire en sorte que toutes les
activités vouées à prendre soin des personnes soient revalorisées et ne plus
être considérées comme le champ réservé par obligation aux femmes au prix de
leur auto-négligence.
- Dans le champ du politique, nous
pourrions prendre conscience du fait que tout est politique, non seulement ce
qui se passe au niveau des institutions de l’Etat, mais aussi dans la vie
privée et la famille. Nous pouvons nous engager dans la lutte contre les
fondamentalismes. Pour ce faire il faut lutter pour les droits des femmes et de
l’Autre, mais en veillant que la lutte pour les droits des femmes et de l’Autre
ne soit pas instrumentalisée. Qu’elle ne serve par exemple pas de prétexte pour
justifier une guerre « humanitaire », comme ce fut le cas en Afghanistan ou
cela pourrait être le cas en Afrique. Je voudrais profiter pour attirer votre
attention sur un manifeste d’Aminata Traoré, féministe et femme politique malienne
qui lutte contre ce qu’elle appelle « la guerre par procuration » qui risque
d’éclater au Mali, s’il y a intervention étrangère.
- Dans le champ que j’ai appelé la
décolonisation de la pensée, nous pourrions procéder à un profond examen de
conscience pour analyser jusqu'à quel point nous avons des attitudes racistes
inavouées. Jusqu'à quel point nous sommes convaincus de notre supériorité par
rapport à d’autres nations, cultures, religions et classes sociales, parce que
nous analysons leur réalité à travers nos grilles de lecture, sans faire
l’effort de nous mettre dans leurs chaussures et regarder les choses à travers
leurs yeux. Cela demande un gros effort de dépaysement. Mais le faire est
incroyablement enrichissant. D’un point de vue religieux c’est cela que l’on
appelle l’inculturation de l’Evangile. Or nous savons à quel point le Vatican y
est hostile, au point même de revenir à la messe en latin. Ici je conseille
vivement d’organiser des échanges avec des théologiennes féministes musulmanes,
par exemple. Ou avec des féministes musulmanes vivant en France (Par exemple
Zahra Ali, voir : http://vimeo.com/46138616)
,particulièrement stigmatisées et devenues l’objet d’une grande hostilité.
Merci de
m’avoir écoutée.