La pertinence actuelle de l'évangile



J’introduirai cette causerie en survolant deux événements qui ont eu lieu quasi simultanément en mars dernier à Mulhouse et dans sa proche banlieue : une conférence de carême donnée par l’archevêque de Strasbourg, et une rencontre suivie d’un forum sous l’égide du « Pacte civique » qui a pour devise « Inventer un futur désirable pour tous ».

Le titre de la conférence de carême était prometteur : « Avant d’évangéliser, laissons-nous évangéliser ». Pour ma part, j’avais naïvement cru que l’Église commençait à se rendre compte de l’inanité de ses habituels discours d’évangélisation, et qu’elle souhaitait se mettre à l’écoute du monde, ou plutôt à l’écoute du Dieu qui chemine avec les humbles au milieu de nous. Je pensais qu’il allait être question de l’urgente nécessité d’apprendre, au contact des réalités quotidiennes, en quoi consiste aujourd’hui concrètement la bonne nouvelle de la délivrance annoncée par Jésus de Nazareth.

Le thème de la rencontre de Kingersheim, « Changeons la société en changeant notre regard et nos relations humaines », était également très prometteur. Un thème porté par les multiples initiatives concrètes mises en œuvre par une municipalité qui a décidé, depuis plusieurs années, de privilégier la fraternité et le « mieux vivre ensemble » au sein d’une zone urbaine périphérique, multiethnique et multiculturelle, plutôt défavorisée. Des actions portant sur l’emploi, le logement, l’école, la convivialité, l’écologie, centrées sur la richesse de la mixité sociale, sur la reconnaissance mutuelle et le partage.
 
Devinez la suite. La conférence de carême sur la « nouvelle évangélisation », destinée à l’ensemble des paroisses de Mulhouse, n’a réuni guère plus de deux cents vieilles gens, tandis que la soirée organisée par la commune de Kingersheim a rassemblé près d’un millier de jeunes adultes – une différence que ne suffit pas à expliquer la présence de Pierre Rabhi et de Jean-Baptiste de Foucault à Kingersheim. Beaucoup de nos contemporains restent désireux de vaincre la fatalité qui menace notre avenir, désireux de pouvoir se fier à la vie : ils demeurent capables de se passionner pour la cause de l’homme.

Comment expliquer un tel désamour pour la religion et une aussi forte mobilisation pour débattre des valeurs humaines et de leur incarnation dans le quotidien des hommes ? L’archevêque a prêché la religion, l’autre rencontre s’est interrogée sur le vécu des hommes. Entre les deux, un gouffre que les bonnes intentions ne peuvent plus combler. Le forum qui a fait suite au débat de Kingersheim, le lendemain, a mis en évidence la profondeur de ce gouffre : parmi les nombreux ateliers qui ont été spontanément organisés sur la promotion d’un mieux-vivre ensemble, aucun n’a évoqué une éventuelle utilité de la religion. Est-ce l’évangile qui n’a plus de pertinence actuellement, ou est-ce la façon dont l’Église institutionnelle en parle et le vit ?

Même les croyants pressentent qu’il n’y a pas grand-chose à attendre de la prédication des vérités absolues qui, tirées des Écritures et de la Tradition par les autorités ecclésiastiques, n’ont pas besoin de frayer avec les hommes pour s’incarner parmi eux. Là où le vertical efface l’horizontal, tout a déjà été dit, une fois pour toutes et de façon parfaite. Il ne reste qu’à répéter, à commenter et à appliquer selon les encycliques. Mais ce langage ne convainc plus, et les VRP de la religion ou du Vatican (voyageurs-représentants-placiers) qui se prennent pour les ambassadeurs plénipotentiaires de Dieu n’ont plus guère de crédit.

Les incantations du cantique K35-64 chanté à la conférence de carême illustrent l’autisme du discours de l’Église qui s’autoproclame « Lumière des nations, chargée de la Parole » : « Église de ce temps, Église au cœur du monde », « Église des pécheurs, Église de l’alliance », « Église bien-aimée, Église dans la grâce », « Église de partout , Église des Apôtres », « Église des martyrs, Église des prophètes », « Église de toujours, Église pour les hommes », etc. À la question « Entendras-tu ce que l’Esprit dit aux Églises ? », trop de fidèles sont tristes de devoir répondre qu’ils n’entendent plus grand-chose de ce côté-là…

Comment pouvons-nous « rencontrer le Christ » et « nous laisser toucher » par lui, comme cela nous a été demandé, si ce n’est à travers les relations humaines ? Comment l’Église peut-elle « lire les signes des temps », « annoncer un Royaume nouveau », « surmonter les obstacles » et « oser de nouveaux scénarios d’évangélisation » sans être réellement engagée dans le monde ? Que signifie « l’appel à la sainteté » s’il retentit en dehors des douloureux combats qui s’imposent dans le quotidien à ceux qui défendent la cause de l’homme ?

1. Une religion qui se marginalise

Dieu a-t-il déserté le monde ? 

Il faut se garder de juger le monde de façon manichéenne comme l’Église le fait trop souvent en se présentant comme le bastion de Dieu face au matérialisme et l’égoïsme contemporains, et en idéalisant le passé. Cette attitude méconnaît l’incarnation et fausse l’histoire, fait injure à l’homme et à Dieu. La chrétienté n’a pas été plus évangélique que les sociétés d’aujourd’hui.

Depuis toujours, le monde charrie pêle-mêle le bien et le mal. D’une part, l’aspiration de la plupart des hommes à vivre plus humainement et, d’autre part, la violence capable d’écraser et de tuer autrui, de piller et de détruire la nature. Mais, depuis toujours, c’est au niveau des forces dominantes que se cristallise la pire violence qui s’étend ensuite à tout le corps social.

L’adversaire n’est jamais l’homme, ni même la société, mais la puissance des logiques inhumaines imposées à l’homme et à la société. Là se situe le mal, là est le lieu de nos combats pour faire advenir plus de justice, de paix et de bienveillance en ce monde. Là se joue l’avenir de l’homme et de Dieu.

Dieu a-t-il déserté l’Église ?

Jean Decomps a bien résumé  la situation actuelle en ces termes : « L'Église nous éloigne de l’évangile, à travers la recherche de pouvoir, à travers son organisation hiérarchique, sa méfiance vis-à-vis des  femmes, son juridisme doctrinal, son respect de ce qui se faisait autrefois, sa volonté de récupérer à tout prix les intégristes ». De fait, le spectacle que l’Église offre au monde est non seulement anachronique et ridicule, mais aux antipodes des valeurs du Dieu dont elle se réclame - accoutrement et titres. Comment et pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

« Jésus a annoncé le royaume, et c’est l’Église qui est venue ». Ce propos d’Alfred Loisy relevait la nécessité où s’est trouvée l’Église primitive de s’organiser après la déroute du ministère de Jésus. Le maître ayant disparu dans les pires conditions et l’apocalypse ne s’étant pas produite comme annoncé, il a fallu imaginer de nouvelles perspectives pour s’inscrire dans la durée. L’Église s’y est employée comme elle a pu, réhabilitant le mariage et la procréation, modifiant les modes de gestion des biens matériels et du pouvoir, et réévaluant ses rapports avec le judaïsme, etc. Il en est résulté de sérieux conflits, entre Paul et l’Église de Jérusalem entre autres, mais les contradictions les plus profondes et les plus durables ne surgirent que plus tard, au IVème siècle, sous l’empereur Constantin.

En s’alliant à l’Empire et en héritant les biens et la puissance sociale du paganisme, l’Église est devenue l’alliée des puissants et des riches, acceptant d’être honorée et comblée jusqu’à déshonorer et dépouiller le Dieu dont elle se réclamait. L’évangile s’est transformé en religion : l’Église a développé et manipulé à son profit la peur de Dieu et du diable, et a monnayé l’accès au salut dont elle s’est arrogé le monopole. Séduite par le pouvoir, elle a rêvé d’instaurer le règne politico-religieux d’un Christ-Roi hégémonique.

Pour célébrer la gloire de Dieu selon les normes humaines, pour financer ses œuvres missionnaires et caritatives, et pour imposer son influence sous le couvert du règne de Dieu, l’Église a toujours recherché l’appui des dominants et des possédants. Elle a été l’alliée et la complice de la royauté sous l’ancien régime, l’alliée et la complice des classes dirigeantes lors de la révolution industrielle, l’alliée et la complice des forces coloniales après avoir absout des siècles de rapine outre-mer et d’esclavagisme. Parmi ses trahisons récentes liées à ce genre de collusion, citons la suppression des prêtres ouvriers, l’étouffement de la théologie de la libération, et la mise en place d’une structure de pouvoir ecclésiastique systématiquement réactionnaire.

Aujourd’hui, beaucoup de chrétiens étouffent dans le carcan d'une institution ecclésiastique à bout de souffle, qui se raidit pour survivre dans ses formes anciennes. Mais de plus en plus nombreux sont, jusque parmi les clercs, ceux qui n'hésitent plus à transgresser les normes obsolètes édictées par le Magistère romain et qui, pour servir Dieu et leurs frères selon l'évangile, choisissent d'obéir à leur conscience plutôt qu'à se soumettre au droit canon. Partout en France, en Europe et sur les autres continents, un vent de renouveau s'est mis à souffler pour enfanter le christianisme de demain. Comment nous libérer des entraves institutionnelles pour dire Dieu à nos contemporains ?

Le moment n’est-il pas venu de renverser les murs, de lancer des ponts, d'ouvrir des voies nouvelles pour humaniser et diviniser le monde. Qui peut endiguer les vagues de l'océan et emprisonner le vent ? 

2. Le cœur du message évangélique

Jésus de Nazareth et ses témoins

Qui était Jésus, ou plutôt qu’a-t-il fait et dit au cours de sa vie ? Il a été présenté sous d’innombrables visages et masques contradictoires à travers l’histoire : fondateur de religion ou maître de sagesse, rigoriste ou laxiste en matière religieuse et morale, conservateur ou rebelle au plan politique, réactionnaire ou révolutionnaire, champion des « forces du Bien » terrassant les « forces du Mal », etc. Les informations disponibles à son sujet ont été instrumentalisées à des fins dogmatiques et politiques, et ont servi à fabriquer mille Jésus selon les besoins.

Le personnage historique du prophète de Nazareth est impossible à cerner avec précision, mais l’essentiel de son message nous est cependant connu. D’une part à travers les évangiles qui ont relayé les traditions orales se référant aux premiers témoins, et d’autre part à la faveur de la créativité que l’existence et la parole de Jésus a engendrée par la suite. Retrouver Jésus, ce n’est pas une affaire qui relève du savoir (qui a-t-il été, qui est-il), mais le l’engagement (« suis-moi »). De fait, l’évangile a survécu à toutes les trahisons et demeure jusqu’à ce jour lumière et ferment à travers les engagements d’une multitude de témoins connus ou anonymes, dans l’Église et hors d’elle. Mais, problème, il a été tellement banalisé et instrumentalisé au profit de la religion et de l’ordre social que le monde ne l’entend plus.

La subversion évangélique

C’est aux antipodes des logiques dominantes du monde que le Dieu révélé par Jésus intervient dans le cœur des hommes. Cette option le distingue de toutes les autres  divinités. Dieu de tous par un amour sans exclusive, il se singularise par un étonnant parti pris : il est d’abord le Dieu des rejetés, l’incroyable Dieu qui s’identifie aux victimes de la violence des hommes jusqu’à se laisser clouer nu sur un gibet – « scandale pour les juifs, folie pour les païens ».

Aussi l’évangile ne peut-il être que subversif : révélation du mal qui écrase les plus faibles, résistance et combat en même temps que béatitude. Loin de se borner au salut des âmes, il invite à lutter contre toutes les formes d’asservissement. De même que Moïse a libéré les Juifs de l’esclavage en Égypte, qu’Amos, Osée et Isaïe ont proclamé la suprématie de la justice et de la miséricorde sur la religion, Jésus a renversé les fondements fallacieux des trônes et des autels pour élever l’homme à sa véritable dignité et à sa liberté.
Ses paraboles et ses béatitudes ont, dans le sillage de la révolution exaltée par le Magnificat, constitué une des plus radicales subversions religieuses et politiques de l’histoire. Les puissants, les riches, les bien-pensants et les bien-priants seront devancés dans le royaume des cieux par ceux qui sont considérés comme les derniers des hommes. Le service et l’humilité l’emportent sur la puissance et la gloire. À la force est opposée la non-violence, et aux comptes est opposée la gratuité. Jésus interdit de juger autrui, prescrit d’aimer les ennemis, subordonne le shabbat et la religion à la vie humaine, ne fait pas la moindre allusion aux pratiques religieuses dans son énoncé des critères du Jugement dernier.
Nous aurons beau travailler plus pour gagner plus, les ouvriers de la onzième heure seront payés comme ceux de la première. Tous les hommes sont égaux en dignité devant Dieu et entre eux, mais les premières places sont promises aux laissés-pour-compte. Dès lors, comment serons-nous accueillis dans cet étrange royaume, nous qui nous trouvons objectivement du côté des nantis ? La seule voie y donnant accès passe par le renoncement aux sécurités et ambitions égoïstes, par le détachement des avoirs et des pouvoirs pour une solidarité active avec les petits.

Soumission religieuse et combats pour la vie

La religion a tendance, en tant que système religieux, à privilégier la soumission et la résignation : elle promet aux fidèles dociles à la doctrine et à la morale la récompense d’une survie éternelle au sortir de la « vallée des larmes » terrestre. Les combats dont elle parle représentent surtout des combats intérieurs portant à légitimer et à renforcer l’obéissance à Dieu et à ses représentants ecclésiastiques et profanes.

Les combats que commande l’évangile sont autres, aussi bien au plan personnel que social. Il s’agit de combats pour l’existence personnelle et collective immédiate, dans la perspective d’une anticipation du royaume de Dieu ici et maintenant. L’évangile exige de lutter pour la vie concrète, pour le respect des droits individuels fondamentaux (nourriture, logement, emploi, santé, éducation, citoyenneté, liberté de conscience, etc.), et pour le respect du droit des peuples (justice, paix, défense des cultures, etc.) Ces combats s’inscrivent dans des rapports de force et constituent de ce fait, inévitablement, des combats politiques.

3. Comment l’évangile nous libère

Nous libérer des aliénations religieuses

Face au mal et à la mort

L’homme a toujours vécu dans la crainte de la nature et de ses semblables, et son histoire est d’abord une formidable histoire de lutte contre ses terreurs primitives. Elles ont mué, mais elles n’ont pas disparu. Aggravées par la menace d’une possible autodestruction de l’humanité et de la planète, elles perdurent jusqu’à maintenant. Plus rien n’est sûr : tout n’est que provisoire et relatif. D’où le retour en force du religieux et de l’irrationnel - de l’astrologie aux prédictions de la fin du monde. La tendance compulsive à l’épanouissement, l’hypertrophie de l’ego narcissique, ne sont peut-être que l’envers de l’angoisse originelle qui continue de hanter les hommes.

Que nous apporte l’évangile pour exorciser ces craintes ? À vrai dire, aucune assurance doctrinale ou rituelle, aucune garantie de salut par un savoir ou des procédures sacrées. Mais un exemple : celle d’un homme libre qui a su libérer les autres des maux qui les entravaient et qui, après sa mort, continue cette œuvre de libération. Son évangile est la vérité la plus simple et la plus concrète jamais apparue sous le soleil : une Parole qui se dit à travers une pratique, qui enfante inlassablement la vie. Tout en considérant que le royaume de Dieu n’est pas de ce monde et ne le sera jamais, l’évangile affirme que ce royaume est déjà là et pour l’éternité, advenant en tout lieu et en tout temps où se manifeste l’amour.

Le mal subsiste, irréductible et immensément tragique. Nous parlons du sépulcre vide du ressuscité et nos tombeaux ne cessent de se remplir de morts. Et pourtant, nous croyons que le mal et la mort sont vaincus. Jésus n’a pas cherché à résoudre l’énigme de la souffrance, mais il a livré sa vie pour combattre le mal. Il a guéri les aveugles, les paralytiques et les lépreux, libéré les possédés. Prêchant la miséricorde et le pardon, il a délié et déverrouillé, brisé les clivages et renversé les murs, ouvrant à chaque homme la perspective de pouvoir accéder à sa plénitude et à son bonheur par delà les fautes et la culpabilité que charrient nos existences. Il a dénoué ce qui était noué, désentravé ce qui était entravé. C’est en cela que consistèrent ses miracles, le reste n’étant qu’une affaire d’époque.

Le fond de l’être est amour : l’évangile invite à se fier à la vie, à y puiser espérance et courage, à se laisser porter par la tendresse qui habite au plus profond de chacun, en dessous de nos peurs, à patienter et à pardonner jusqu’à l’impardonnable. Se fier à la vie est pour tous les humains la condition première et incontournable de la vie - hors de là est la mort. Cette confiance ne s’explique pas et n’explique rien, mais elle rachète tout en nous et autour de nous. Donner corps à l’amour, c’est recréer et sauver le monde.

Une liberté absolument souveraine

C’est avec une imprenable liberté dans ses paroles et ses actes que Jésus a annoncé et opéré la délivrance. Pour aller à ceux qui avaient besoin d’être libérés du mal qui les tenait, il n’a pas hésité à fréquenter le rebut de la société, les malades déclarés impurs, les traitres tirant profit de l’occupation romaine, les femmes se livrant à la débauche. Ce n’étaient pas seulement de mauvaises fréquentations, c’était contraire à la religion et aux lois qui en découlaient.

Il est allé son chemin à ses risques et périls, sans craindre les condamnations d’un système politico-religieux fondé sur la Loi et les clivages entre le pur et l’impur, le sacré et le profane. Ce faisant, il a inauguré un nouvel ordre du monde, celui annoncé les prophètes juifs pour les temps messianiques, une initiative infiniment plus radicale et plus vaste que s’il avait simplement fondé une nouvelle religion pour la substituer au Temple et au sacerdoce d’Israël.

Cet incroyable pouvoir d’opérer des miracles, Jésus l’a transmis à ses disciples pour qu’ils en usent à leur tour en son nom. Il nous a donné le pouvoir de nous relever après nos chutes, de relever ceux tombent autour de nous, de rendre leur humanité à ceux qui l’ont perdue. Il nous a donné le pouvoir de revivre après avoir tout perdu et de ramener à la vie ceux que le malheur a terrassés. Tel est, selon l’évangile, le pouvoir de ressusciter les morts et de transfigurer le monde.

L’apôtre Paul en a conclu que la communion au mystère de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus confère au disciple du Christ une souveraine et définitive autonomie par rapport à toutes les puissances profanes et religieuses. Le chrétien n’est plus l’esclave de la Loi, soumis à l’obligation de la circoncision et aux interdits alimentaires, ou à une quelconque autre contrainte. Tout lui est permis s’il vit dans l’amour – ce que St Augustin a traduit par « Aime, et fais ce que tu veux ! » Une affirmation soigneusement oubliée par la religion qui n’a cessé de multiplier les règles morales et religieuses, et de les assortir de menaces et de condamnations jusqu’à hypothéquer l’éternité !

Libéré des aliénations religieuses par l’évangile, le chrétien se tient debout devant Dieu et devant les hommes. Toutes les servitudes religieuses sont abolies et sa liberté reflète la transfiguration que l’amour opère au sein de la création. Le terrible Dieu tout-puissant des croyances antiques est mort sur le Golgotha, et le « Dieu pervers » dénoncé par Maurice Bellet, inquisiteur et meurtrier sous couvert d’amour, est à son tour définitivement démasqué.

Face aux contraintes institutionnelles

Comment s’articulent aujourd’hui la dimension mystique et la dimension sociologique de l’Église ? Là encore, l’évangile tranche et libère du pouvoir abusif que l’Église impose en usurpant la place de Dieu. Notre Dieu est un Dieu qui délivre et sauvegarde ceux qui se fient en lui, loin du Dieu tout-puissant qui veut avant tout être obéi, être loué et flatté comme un monarque par une structure religieuse  à sa dévotion. Point n’est besoin de disserter longuement, d’invoquer les droits liés à la succession apostolique, les savoirs théologico-métaphysiques et les rites magico-religieux censés assurer notre salut. En réalité, l’Église ne vit que là où les hommes vivent l’évangile, et nulle part ailleurs.

Les cérémonies qui constituent la principale activité sociale de l’Église ne témoignent guère de l’évangile. Construites sur le modèle des cultes royaux et rutilantes d’un apparat désuet, nos grandes liturgies appellent les condamnations déjà énoncées par les prophètes d’Israël : « Cessez de m’importuner avec vos offrandes, car – parole de Yahvé – vos sacrifices me répugnent, votre religion me dégoute. Je ne supporte plus vos fêtes et vos pèlerinages. Quand vous étendez vos mains pour vos prières, je détourne les yeux et je ne vous écoute pas. Éloignez de moi le brouhaha de vos cantiques et le tintamarre de vos harpes… Ce que je veux, c’est le droit et la justice. » De fait, nos grand-messes confortent un ordre social qui maltraite les déshérités de façon encore plus atroce que du temps d’Amos et d’Isaïe, et ce au su et au vu de nous tous. 

Quand les Églises méconnaissant la souffrance du monde et son aspiration à la libération, quand  leur dogmatisme et leur ritualisme obsessionnels les mènent à étouffer leurs fidèles, quand elles en viennent à trahir l’évangile pour servir leur propre puissance et leur propre gloire, ou plus banalement pour survivre à tout prix, mieux vaut quitter les sanctuaires pour les parvis et les quartiers où se jouent, sans acception de religion, le salut des petits et l’avenir du christianisme.

Comment, dans cette situation, demeurer fidèle sans trahir ? « Ne repousse pas du pied la pirogue qui t’a permis de traverser le fleuve » dit un proverbe malgache. Cultivons donc la gratitude que nous devons à l’Église pour ce que nous avons reçu d’elle en dépit de tout. Mais ce sans nostalgie du passé révolu, et sans oublier l’urgence des combats actuels. Tâchons d’accompagner, autant que possible, les formes de vie qui disparaissent. Assurons les soins palliatifs à ceux qui en ont besoin et qui y ont droit, mais n’oublions pas que l’avenir se joue ailleurs : dans les maternités où s’enfante la vie inédite de demain.

Nous libérer des logiques dominantes

Renoncer à l’avidité de posséder et de dominer

La Bible juive considérait la richesse comme une bénédiction divine récompensant les riches de leur bonne conduite, étant entendu qu’une partie de leurs biens devait être consacrée aux indigents. Divers textes, notamment prophétiques et sapientiaux, relevaient cependant que le dépouillement permet aux déshérités d’entrevoir un horizon spirituel plein de promesses. Détachés des avoirs et dénués d’orgueil, les anawim  (« pauvres de Yahweh ») avaient, selon ces écrits, une plus grande capacité que les nantis de s’ouvrir à la connaissance et aux inspirations de Dieu.
Jésus a partagé cette spiritualité et l’a recommandée à ses disciples : « Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux ». Il a durement stigmatisé l’attrait de l’argent et les mauvais riches : « Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux ». S’identifiant aux plus démunis - « Ce que vous faites aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites » -, il a proclamé que le Jugement dernier ne portera que sur la sollicitude manifestée à l’égard des malheureux.
Tant que la richesse et l’ordre social sont subordonnés à l’épanouissement de la vie, ils sont féconds et l’exercice des pouvoirs qui s’y rattachent est indispensable. Mais l’histoire met en évidence que les hommes ont une irrépressible tendance à pervertir l’ordre en un système d’asservissement pour assouvir leur envie d’accaparer et de dominer. Rares sont ceux qui ne se laissent pas aller au désir de puissance pour se défendre et accroître leur maîtrise sur les êtres et les choses. Approché par le diable dans le désert de Judée, Jésus a lui-même subi cette tentation.
 
La conversion évangélique consiste à éradiquer l’envie de richesse et de puissance. Le pouvoir ne peut être recherché ou accepté que pour servir, non pour le prestige ou les avantages tangibles qui l’accompagnent d’ordinaire. Aucun ordre religieux ou social ne peut s’imposer au nom d’une quelconque autre valeur ou vérité que le service. L’amour est l’unique vérité transcendante, et cette vérité ne se dévoile que dans la bienveillance et le dévouement envers autrui. La vertu de pauvreté et le renoncement aux stratégies de domination prêchés par Jésus demeurent par conséquent des valeurs essentielles.

Mais les temps ont changé. À l’origine, l’éthique évangélique a été plus personnelle et religieuse que sociale et politique. Les croyances apocalyptiques commandaient le dédain des richesses et une relative indifférence à l’égard de la justice sociale. À quoi bon amasser des biens ou vouloir changer l’ordre de la société si Dieu lui-même pourvoit aux besoins de ses enfants comme à ceux des oiseaux du ciel et des lys des champs ? Ne consolera-t-il pas lui-même les déshérités quand il leur rendra justice ?
La pauvreté actuelle est très différente de celle vécue dans la Palestine d’il y a deux mille ans, au sein d’une société rurale se fiant à la providence, subsistant de peu et solidaire, faiblement politisée et attendant la fin du monde. Loin de la pauvreté que les pauvres d’autrefois pouvaient valoriser, la misère qui broie aujourd’hui les quatre cinquièmes de l’humanité détruit l’ensemble des valeurs humaines en même temps qu’elle compromet la survie matérielle, suscitant frustrations et haines, terrorisme et guerres.

L’option préférentielle pour les pauvres

Pour remédier à l’ordre injuste, il ne suffit pas de stigmatiser les puissants et les riches dans des encycliques et en chaire. Il faut évaluer les mécanismes socioéconomiques et prendre les engagements qui s’imposent en conséquence au plan politique. Si la doctrine sociale de l’Église se contente de dénoncer l’ordre dominant tout en craignant de le bouleverser, elle ne sert à rien.
La vocation de l’Église n’est pas de se transformer en parti politique ou en agence humanitaire. Elle est d’annoncer l’évangile et d’en témoigner par ses pratiques en tant qu’institution et à travers les engagements de ses fidèles. Ce qui est attendu d’elle, ce sont des paroles et des actes prophétiques de délivrance pour aujourd’hui dans le sillage de Jésus, en donnant la priorité aux plus vulnérables et en assumant les risques de ce choix. Au-delà d’une éthique individuelle repliée sur la perfection, l’esprit de pauvreté commande une solidarité effective avec les exclus. Bâtir une société plus juste et plus fraternelle exige une attitude résolument combative.
Face à l’inégale répartition des richesses et des pouvoirs, l’objectif n’est pas de ramener l’inconditionnelle exigence de justice au fantasme d’une impossible égalisation immédiate de tous les niveaux de vie – le siècle passé a montré à quels crimes peut aboutir ce genre de délire. Mais l’objectif est de rejeter les classifications qui hiérarchisent les catégories sociales, les races, les religions et les civilisations en vue justifier les privilèges et les exclusions. « Il n’y a plus ni Juifs ni Grecs, ni esclaves ni hommes libres, ni hommes ni femmes... » L’évangile exige de reconnaître et de traiter l’autre comme un frère et de partager avec lui.
Ce n’est pas la pénurie qui crée l’inégalité et l’injustice. La planète produit assez de biens pour nourrir l’ensemble de sa population, et elle peut en produire davantage encore. Si la majorité de l’humanité souffre de la faim, c’est parce les nantis volent aux pauvres la part des biens communs qui leur revient. Maintenir leur niveau de vie et l’accroître indéfiniment est leur seule préoccupation. L’idéologie du développement ne sert bien souvent que de couverture commode pour imposer le modèle et les intérêts dominants.

Partout, les terres sont enlevées aux petits, les céréales sont stockées pour servir la spéculation financière, les biocarburants passent avant la nourriture, l’endettement imposé aux pauvres enrichit les prêteurs et étouffe les débiteurs, les médias sont dévoyés au bénéfice des intérêts du camp qui oppresse et exploite, qui exclue ceux que les nouvelles technologies rendent inutiles. Mû par le seul appât du profit, le capitalisme néo-libéral se révèle d’une inhumanité prédatrice d’une ampleur encore jamais atteinte.

Tous les hommes attachés aux valeurs humaines et à l’avenir de l’humanité, et les chrétiens tout particulièrement, doivent se mobiliser contre l’iniquité régnante. Pour secourir leurs semblables maltraités et les peuples crucifiés, il faut renverser le système totalitaire qui, sous les couleurs trompeuses du consumérisme et de la liberté, impose des structures et une idéologie mortifères. Il n’y a pas de « grand soir » en vue, mais l’évangile ouvre sur une révolution permanente sous le souffle de l’Esprit.

Conclusion : Pour une éthique universelle de la libération

Une Parole incarnée

Libéré des contraintes idéologiques et institutionnelles, le chrétien n’est pas métamorphosé en extraterrestre à la faveur d’une opération tabula rasa tous azimuts. L’évangile lui assure un ancrage dans le concret singulier et relatif de l’histoire. Sa libération se traduit au contraire par un retour sans réserve à l’humain dans toutes ses dimensions, et plus précisément aux urgences de l’humanité. Une démarche qui vise à rendre l’évangile au monde, ou plutôt à lire et à découvrir l’évangile dans le monde.
L’Église s’est construite progressivement dans le cadre des possibilités de chaque lieu et de chaque époque, non dans l’absolu. Le seul critère d’identité qui la définit est l’inspiration qui la porte à faire rayonner l’évangile. Aucune de ses modalités anciennes ne représente une forme parfaite et achevée du christianisme qu’il suffirait de reproduire ou d’imiter. La structure ecclésiastique qui a chosifié la Parole de Dieu et sacralisé ses institutions est en train de mourir. Mais l’Église ne se réduit pas à cette forme périmée.
Il faut inventer de nouveaux langages et de nouvelles institutions pour que « le chemin, la vérité et la vie » redeviennent reconnaissables après avoir été encombrés et grimés. La Parole ne peut pas se dire sans langage et il n’y a pas de vie humaine possible sans institutions.  Pour chanter l’amour, il faut des mots, et pour le mettre en œuvre, il faut des institutions capables de l’inscrire dans la durée. Personne n’imagine qu’un enfant peut grandir hors d’un langage et d’un environnement institutionnel, quelles que soient les limites de l’un et de l’autre. Le monde renaît chaque jour, et il doit en aller de même pour l’Église.
À nous de reconnaître Jésus tel qu’il chemine dans notre monde, et de bâtir de nouvelles formes de rencontre et de partage capables de l’accueillir et de réunir ceux qui veulent le suivre. À nous d’inventer de nouveaux langages et de nouvelles institutions dans le périmètre sociologique de l’Église là où cela s’avère possible, ou hors de là en toute sérénité et joie.

Dimension universelle de l’évangile

La sécularisation et la mondialisation ont favorisé le développement du pluralisme. Cette évolution s’est accompagnée d’une extraordinaire diffusion des valeurs évangéliques et ouvre des perspectives inattendues. Sans minimiser la spécificité de l’enseignement de Jésus, il apparaît que ces valeurs ne sont pas l’apanage du christianisme. Elles sont apparues bien avant et peuvent se retrouver sous des formes plus ou moins explicites et accomplies dans d’autres cultures ou religions et dans le monde sécularisé. La Parole a préexisté au monde.

Dieu n’est pas avare de ses dons, et l’évangile a un caractère d’universalité au diapason des valeurs que véhicule le fond intime du cœur humain. Il y a là une pierre d’attente non seulement pour le dialogue interreligieux, mais aussi pour dialoguer et collaborer avec tous ceux qui croient en l’homme, qu’ils aient ou non une religion. Pourquoi ne pas reconnaître que l’athéisme lui-même témoigne parfois plus que les Églises des valeurs évangéliques, et ce jusqu’à devoir combattre les institutions ecclésiastiques à l’occasion ?
Loin de n’être qu’un loup pour son semblable, l’homme est foncièrement désireux de transmettre la vie et d’aimer, capable de contribuer ainsi à sauver Dieu en chacun et à sauver l’humanité. Refuser en soi et autour de soi le mensonge et la haine qui tuent, pardonner les offenses et renouer les liens brisés, porter secours aux êtres qui sont dans la détresse, persévérer dans cette voie malgré les difficultés et les échecs, c’est témoigner de l’amour qui se blottit incognito en tout homme en dépit du mal, c’est faire œuvre divine. La dynamique du combat évangélique est portée par la vie.
C’est au plus profond de la relation à autrui que chacun reçoit et transmet la Parole qui est à l’origine de l’humanité et ne cesse de la fonder. À l’opposé de l’obsession infantile d’une solitude toute-puissante, la relation à l’autre est le lieu où s’enracinent et se développent la vie et sa vérité. Cette relation est toujours attente et don réciproques, libre par rapport à tout avoir et à toute domination. C’est en elle que l’homme apprend à recevoir, puis à donner et à se donner. En même temps que l’évangile invite à reconnaître l’impuissance humaine à maîtriser l’infini inscrit en l’homme, il donne à entrevoir cet infini et la trame qu’il tisse dans le quotidien, et il permet de participer à ce travail.
Le sens des combats de libération menés au nom de l’évangile se trouve en amont de ces combats en même temps que dans leur mise en œuvre avec les autres. L’évangile ne surajoute pas du sens à nos combats : il est le sens de nos combats à leur racine et dans toutes leurs dimensions, et le lieu de nos partages avec les autres, prière et action.

Jean-Marie Kohler