Instrumentum Laboris pour le synode sur la nouvelle évangélisation


Résumé Antoine Sondag, 24 juin 2012.
Le thème du synode qui se tiendra du 7 au 28 octobre à Rome est : La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne. L’Instrumentum Laboris est le dernier document de travail publié avant l’ouverture du synode. Des questions contenues dans un document préliminaire (Lineamenta) sont envoyées aux conférences épiscopales et à d’autres organismes. Les réponses sont rassemblées et synthétisées dans un document appelé Instrumentum Laboris.
Ce synode se réunit au moment où l’on célèbre également le cinquantième anniversaire de l’ouverture du Concile Vatican II (1962). A cette occasion, le pape a proclamé une Année de la foi (ce qui a aussi donné lieu à la publication d’un document sur la foi). Le synode doit permettre de relier tous ces évènements et documents ! D’autant que le calendrier sera « perturbé » par un court voyage du pape au Liban à la mi septembre 2012 pour y proclamer les résultats du synode de 2010 sur le Moyen Orient, tout à fait dans l’actualité. C’est dans cette continuité complexe que s’inscrit cet Instrument de travail (&2 et 3).
Le synode doit être l’occasion pour les évêques, et plus largement pour les Eglises locales, d’échanger sur les initiatives prises en matière d’annonce de la foi : vérification des pratiques, communication sur les initiatives, confrontation, échanges de pratiques… (& 4-5).
Le point de départ du diagnostic est assez sévère : détachement de la foi, affaiblissement de la foi et de la vie chrétienne, en particulier dans les sociétés et les cultures « imprégnées de l’Evangile » (& 7). Il faudra relancer la ferveur. Cela concerne en particulier les baptisés détachés, vivant en dehors de la vie chrétienne, dans les pays de « vieille tradition chrétienne » (& 12-13), bref le Premier Monde où bien être économique et course à la consommation alimentent une vie « comme si Dieu n’existait pas ».
Le & 17 annonce le plan du document et le résume.
Le chapitre 1 est une longue reprise des fondamentaux de la foi chrétienne. Celle-ci n’est pas seulement une doctrine mais une rencontre de Jésus-Christ. Cette rencontre transfigure le croyant et « fait toutes choses nouvelles ». L’évangélisation doit permettre aux hommes de faire la rencontre avec le Père… Le modèle de l’évangélisation se trouve dans les paroles et l’agir de Jésus lui-même. Evangélisation, appel à la sainteté et conversion vont de pair. C’est pourquoi, il faut suivre le mandat missionnaire de Jésus lui-même (& 26). L’Eglise est faite pour évangéliser. C’est le droit de tout homme d’entendre la parole de l’évangile, c’est le devoir de tout chrétien de la proclamer. (&33). C’est une erreur contemporaine de croire que ce commandement missionnaire n’est plus d’actualité. Le respect de la conscience de chacun ou de sa liberté ne peut pas être invoqué pour se taire sur le nom de Jésus (& 35).
Evangélisatrice, l’Eglise doit aussi s’évangéliser elle-même (&37). Il ne faut pas rougir de l’évangile. Mais transmettre la foi ne consiste pas à chercher des stratégies de communication ou à sélectionner une cible de destinataires (&39).
Le chapitre 2 intitulé « le temps d’une nouvelle évangélisation » pointe ce qu’il y a de nouveau dans le contexte actuel. Ces nouveautés sont surtout négatives : perte du sens du sacré, oubli de Dieu, perte du sens de la loi morale naturelle, désert intérieur, sécularisation… en particulier dans les « pays de tradition chrétienne » (& 44).
La nouvelle évangélisation est nouvelle par son ardeur, par ses méthodes, par ses expressions (& 45). Le défi est important dans un contexte d’affaiblissement de la vie de foi, de privatisation de l’appartenance à l’Eglise, de réduction de la pratique religieuse, de désengagement dans la transmission de la foi aux nouvelles générations… (& 47-48).
Ce défi doit être relevé dans plusieurs domaines appelés ici scènes : la scène culturelle (&52) où l’on affronte une mentalité hédoniste et consumériste qui mène à l’individualisme et au relativisme, parfois au néo-paganisme. La scène de la sécularisation a aussi des aspects positifs et incite les chrétiens à purifier leur foi. La scène sociale est marquée entre autres par le phénomène des migrations, lié à la mondialisation. La scène économique est marquée par l’augmentation du fossé entre riches et pauvres. La scène politique est marquée par la liberté religieuse et par l’engagement de nombreux chrétiens pour la paix, la justice et la sauvegarde de la création. La scène scientifique et technologique permet de jouir des bénéfices apportés par le progrès. Elle comporte cependant des dangers. Des espoirs qui se transforment en idoles du temps présent. La scène de la communication ouvre de nouveaux espaces sociaux à l’agir des chrétiens (& 59 et 60). Avec des chances et des risques. La scène religieuse est marquée à la fois par le retour du sens religieux et par la sécularisation. La renaissance religieuse est pleine d’espoir. Et pleine de risques aussi, en particulier le fondamentalisme ou la prolifération des sectes. Il ne s’agira pas pour l’Eglise catholique de tenter d’imiter le ton agressif et prosélyte de ces groupes (& 66). Ces sept scènes sont le signe d’un monde en mutation. Il faudra apprendre à discerner le bon grain et l’ivraie.
Le & 69 évoque « l’apostasie silencieuse » de trop de chrétiens. Les causes en sont multiples et complexes : affaiblissement de la foi, manque de participation dans la transmission de la foi, insuffisance de l’accompagnement spirituel de fidèles, bureaucratisation des structures ecclésiastiques, diminution du dynamisme des communautés, perte de l’enthousiasme, liturgie formelle, ritualisme, contre témoignage… le diagnostic est sévère (& 69). On note quelques points positifs ou succès : la migration favorise la rencontre et l’échange de dons entre Eglises. L’esprit de mission se répand partout sur les cinq continents, l’action en faveur des pauvres se généralise (& 71), un exercice effectif de la charité, le dialogue œcuménique (& 72), le dialogue interreligieux (& 73), la situation des Eglises en contexte de minorité voire de persécution, le témoignage des Eglises orientales catholiques…
Pour tout cela, il faut mettre en œuvre une capacité de discerner et de vivre l’adhésion à la foi chrétienne, et rester clairement en lien avec l’Eglise (& 78). Les vieilles Eglises, aux racines anciennes, travaillent à la révision de leurs programmes (restructuration des paroisses, diminution du clergé, etc…). Le risque est de se replier vers l’intérieur des communautés, et limiter l’annonce de la foi à tous. On signale la question cruciale du manque de prêtres.
Au & 86 on précise enfin que cette nouvelle évangélisation concerne principalement l’Occident chrétien. Les destinataires sont surtout ces baptisés qui vivent une situation où leur foi et leur témoignage sont compromis, car ils vivent dans un désert intérieur, ayant supprimé pratiquement la question de Dieu de leur horizon. Mais cette situation se trouve aussi ailleurs (qu’en Occident), en particulier dans les grandes villes du monde… (& 86-88). La nouvelle évangélisation exige donc une relance spirituelle, dans les Eglises chrétiennes de vieille tradition, les grandes villes et dans certains secteurs ayant subi une certaine influence culturelle et sociale… Cela se trouve à des degrés moindres, au sein de jeunes Eglises (& 89).
Le chapitre 3 est intitulé : transmettre la foi.
C’est la tâche de tout chrétien et de toute l’Eglise. Annoncer l’évangile au monde entier. L’année de la foi y aidera. On rappelle à nouveau le climat de consumérisme, d’hédonisme, le nihilisme culturel, la fermeture à la transcendance… mais des signes d’un avenir meilleur existent, surtout l’émergence de communautés « nouvelles ».
Les moyens pour transmettre la foi : les sacrements et la Parole, la lectio divina, les JMJ, la prière, le catéchisme de l’Eglise catholique, la catéchèse, la paroisse, la place des catéchistes, des diacres, des femmes, de la famille, de la vie consacrée, de groupes « qui se consacrent de façon prioritaire à l’annonce de l’Evangile »… autoproclamés nouveaux évangélisateurs (& 115). Il faudra préciser leur place au sein des Eglises locales. Finalement, transmettre la foi est la tâche de tout chrétien.
Les fruits de cette transmission de la foi sont les suivants : vie de famille, esprit œcuménique ; soutien d’initiatives de justice sociale et de solidarité ; charité ; évangélisation par la doctrine sociale de l’Eglise ; etc.
Le chapitre 4 est intitulé : raviver l’action pastorale.
L’initiation chrétienne est un processus évangélisateur. Pastorale du baptême. Les baptêmes d’adultes. Le catéchuménat. La première annonce de l’Evangile a besoin de formes, de lieux, d’initiatives… par exemple les JMJ, la prédication, le sacrement de la réconciliation, la piété populaire… d’autres pratiques (comme la préparation au mariage) (&131 ss).
On dit qu’évangéliser c’est en même temps éduquer l’homme à être véritablement lui-même. Le mystère de l’homme trouve ainsi sa véritable lumière. Cela se manifeste dans le souci de l’Eglise pour l’école et l’université. (& 147). Cela est suivi d’un développement sur foi et raison. Et d’un bref paragraphe (& 157) sur l’art et la beauté. Pour tout cela, il faut se souvenir que le maître doit être d’abord témoin. On évangélise par sa propre vie et par l’exemple.
La conclusion rappelle que l’évangélisation fait l’univers nouveau (&162 mais cela n’a pas été développé dans le texte lui-même). Et on trouve une définition de la nouvelle évangélisation : réponse adéquate aux signes des temps, aux besoins des hommes et des peuples, sur les nouvelles scènes qui expriment la culture au travers de laquelle nous manifestons notre identité et cherchons le sens de nos existences. Nouvelle évangélisation signifie promotion d’une culture enracinée dans l’Evangile (& 164). Il aurait fallu commencer le texte par cette définition et en tirer les conclusions appropriées, ce qui n’a pas été fait. La nouvelle évangélisation apportera joie et espérance. On l’espère car la tonalité principale des analyses du monde contemporain se résume par les mots de fatigue, lassitude et peur. .

Commentaires critiques du texte :
1. Nouvelle évangélisation. La définition habituellement reçue est : nouvelle ardeur, nouvelles méthodes, nouvelles formes d’expression pour transmettre à l’homme d’aujourd’hui la vérité de Jésus-Christ… (avant propos de l’Instrumentum). Ce programme n’est guère rempli dans le texte actuel. L’homme d’aujourd’hui n’est pas analysé, sauf par des considérations trop générales : consumérisme, hédonisme, tentation du nihilisme, relativisme, …
2. L’évangélisation est l’activité de l’Eglise, c’est tout ce que fait l’Eglise et non une activité spécifique. Pourtant, dans le texte, on n’hésite pas à rétrécir cette perspective large en assimilant évangélisation à « transmission de la foi », elle-même identifiée à baptême, catéchisme et quelques autres activités particulières. Mais rien par exemple sur les études de théologie suivies par des laïcs. A peu près rien sur l’évangélisation de la culture.
3. La nouvelle évangélisation s’applique-t-elle à toute l’Eglise ou à certaines régions plus particulièrement ? Il faut attendre le milieu du texte pour lire explicitement que la nouvelle évangélisation concerne d’abord les « Eglises de vieille tradition chrétienne »… mais les autres aussi, pour une part, surtout dans les grandes villes et pour certaines couches de population (celles qui sont influencées par l’Occident).
4. La géographie sous-jacente au texte est extrêmement sommaire, la diversité culturelle du monde actuel n’est pas prise en compte. Le texte repose sur la distinction pays de tradition chrétienne appelés Occident chrétien. Et le reste, sans distinction est intitulé : pays jeunes, Eglises jeunes. Une seule mention des Eglises en minorité, des Eglises persécutées. Les Eglises orientales catholiques sont mentionnées et valorisées.
Le mot Afrique est cité, mais jamais les autres aires culturelles du monde actuel : les mots Inde, Chine, Japon, Amérique latine n’apparaissent pas. On ne mentionne pas les aires culturelles marquées par le bouddhisme, le taôisme… L’Occident est cité comme chrétien ! On ne distingue pas l’Europe (et sa culture sécularisée) et les USA (qui ne sont pas sécularisés).
La géographie sous-jacente au texte est sommaire et simpliste. Cela reflète un européocentrisme naïf, étonnant pour un texte qui vient du Saint Siège. Il y a la vieille Europe (déclin, lassitude et fatigue : répété à satiété) et le reste, indistinct. Il faut ne rien connaitre au monde actuel pour croire que le monde se divise en Europe et « le reste ». On a peine à croire que le document actuel résulte de la synthèse d’apports provenant du monde entier.
5. Où sont les contributions provenant du monde entier ? Le texte, surtout le chapitre premier, est une dissertation théologique sur l’évangélisation. Il faut attendre la moitié du texte pour savoir à qui s’adresse la nouvelle évangélisation (& 86). Aucune référence précise aux contributions reçues des diverses parties du monde, suite aux questions des Lineamenta. On ne cite que les textes du Concile et des papes (91 citations dont 54 des papes, 30 du Concile Vatican II, 7 d’autres organismes romains). Il aurait été intéressant de connaitre les initiatives mises en œuvre par diverses églises locales, les documents produits pour cette nouvelle évangélisation. Aucune indication précise, on signale simplement que cela existe parfois.
6. La nouvelle évangélisation est la tâche de tous, de tous les chrétiens, toutes les structures… néanmoins, le texte mentionne les « nouveaux évangélisateurs » (autoproclamés), on doit comprendre quelques mouvements qui s’arrogent ce titre.
7. L’évangélisation est souvent confondue dans ce texte avec la transmission de la foi. On n’aborde pas l’évangélisation des structures et des cultures. Vision rétrécie de l’évangélisation. Un aspect de l’évangélisation est quasiment passé sous silence : l’action pour la justice et la promotion humaine fait partie intégrante de l’évangélisation. Ce n’est pas une pré-évangélisation ni une conséquence d’une bonne évangélisation. « Le combat pour la justice et la participation à la transformation du monde nous apparaissent pleinement comme une dimension constitutive de la prédication de l’évangile qui est la mission de l’Eglise pour la rédemption de l’humanité et sa libération de toute situation oppressive » (Justice dans le monde, synode des évêques de 1971, n° 6. Ce texte n’est pas cité dans l’Instrumentum).
8. L’évangélisation par l’art et la beauté est mentionnée rapidement. Mais rien sur le tourisme culturel, le tourisme international qui permet à des non chrétiens de faire cette expérience au contact de l’art chrétien (le tourisme est le premier secteur économique mondial).